Ils ont écrit

Mai 2017 – Par Cyril Delattre

Par nature, le monde de demain sera ce que les enfants d’aujourd’hui en feront. Je rajouterai aussi que le terreau que nous, parents et grands-parents, aurons remué et les graines que nous y aurons plantées y participeront.

C’est dire notre responsabilité du moment présent qui est essentiellement de tout mettre en œuvre pour permettre à chaque enfant de pouvoir faire librement ses propres choix, aujourd’hui comme demain.

L’école va évoluer grandement, elle n’est plus adaptée au monde qui se dessine, à des besoins complètement nouveaux. Un monde où la coopération sera plus utilisée que la compétition, où les enjeux écologiques seront de plus en plus vitaux, où la connaissance de soi permettra de mieux connaître l’autre…

Le système est à bout de souffle.

Par ci et par là, des initiatives magnifiques se mettent en place, à l’intérieur comme à l’extérieur du système national.

Ici et également ailleurs car dans le monde entier des écoles d’un genre nouveau se créent.

 

C’est avec la volonté de participer utilement à cette évolution qu’avec Stéphanie de Tourris et Sandrine Tabard nous avons imaginé puis formalisé un grand projet pour l’école de demain. Il s’appelle “l’Ecole Inspire“.

Nous voulons être non seulement des acteurs de changement mais aussi et surtout des auteurs de ces mutations.

L’École Inspire sera une sorte de campus dans la nature. À Marseille ou à côté. Il y aura trois espaces complémentaires qui interagiront. Ce sera un écosystème ouvert. Son architecture sera de bois, de verre et de vert.

 

Il y aura un espace dédié à la recherche. Seront disponibles en un seul lieu toutes les données sur la création d’écoles alternatives dans le monde entier, sur les recherches internationales en cours, sur tout ce qui a été fait dans le temps aussi. Toute cette matière sera mise à disposition des chercheurs que nous accueillerons dans cet espace favorisant l’étude, la créativité, la sérénité, les échanges.

Nous travaillons à la possibilité de créer des résidences de chercheurs.

Nous favoriserons également la rencontre des disciplines pour l’inter et la transdisciplinarité. Des musiciens, des poètes, par exemple, côtoieront des chercheurs en pédagogie, en sciences humaines ou cognitives…

De cet ensemble sortiront des projets, des idées, des solutions, des propositions.

 

Il y aura un espace éducatif, une école. Une école qui accueillera des enfants de la maternelle à la terminale. Nous travaillerons avec des écoles alternatives existantes. Une école qui sera ouverte sur la nature. Les enfants pourront sans crainte grimper dans les arbres ! Et pourquoi pas avec des salles de classe installées dans des cabanes perchées ! Nous appliquerons des approches nouvelles, centrées sur les besoins de chaque enfant. En respectant les besoins fondamentaux de lecture, écriture, comptage… mais aussi avec de la philosophie, de la méditation…

L’École Inspire aura également pour missions d’aider les créateurs d’écoles alternatives et de coopérer avec l’Éducation Nationale pour les écoles publiques. L’enjeu étant clairement que ces nouvelles expériences puissent être mises au service de tous les enfants.

 

Il y aura un espace de transmission. Sous un double axe : informer et former.

Une agence de production de news créera des reportages, des émissions de radio, des articles, gérera des réseaux sociaux, participera à des débats et en organisera également. L’École Inspire sera aussi un lieu d’organisations de séminaires et d’autres types de réunions et de rencontres. Pour montrer, expliquer, diffuser, en français et en anglais, ce qui se fera en matière d’éducation, ici et ailleurs.

Un centre de formation complétera cet écosystème. Avec un programme de formations destinées aux professeurs, éducateurs mais aussi aux parents et aux enfants.

 

Après avoir formalisé ce projet, nous sommes allés à la rencontre de personnalités reconnues du monde de l’éducation et d’auteurs de nouvelles approches sociétales. L’accueil a été excellent. Notre projet a du sens et une place utile pour la communauté éducative concernée par ces changements. Et pour nos enfants.

 

Nous avançons. Avec détermination et enthousiasme tant l’École Inspire attire d’énergies et de regards bienveillants !

Les enjeux financiers sont maintenant là, juste devant nous.

Chaque lieu est affiné dans son concept, le fonctionnement détaillé pour être chiffré.

 

Nous croyons en une ouverture prévue en 2019 dans sa globalité.

Cyril Delattre

 

Pour nous joindre :

cyril@lecoleinspire.org

 

Mai 2017

 

 

 

 

Dans la France du début du 21ème siècle, en principe, nos enfants sont scolarisés, toute personne peut être soignée, on ne meurt plus de faim, nous n’avons pas de prisonniers politiques, et surtout, distractions et loisirs sont à portée de main. Mais alors, de quoi se plaint-on ? Ne pourrions-nous pas nous contenter d’un tel monde ?

Revenons quelques années en arrière. Une époque où j’avais fait mienne l’idée de J Attali selon laquelle « les nations allaient devenir des hôtels où l’on poserait provisoirement ses valises ». Un monde peuplé de « citoyens du monde », partageant la même envie de vivre ensemble, un monde où la liberté économique promettait d’apporter définitivement emploi et prospérité pour tous. A cette époque, nous étions tous « progressistes » et les « conservateurs » nous faisaient horreur.

Aujourd’hui, nous connaissons les conséquences de cette vision idéalisée : un chômage de masse dans certains pays, une pauvreté galopante dans d’autres et surtout une interrogation profonde sur les valeurs progressistes qui nous avaient été promises. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser que le monde va mal. Nous sommes de plus en plus nombreux à comprendre que ce sont les équilibres profonds de notre vie qui sont bouleversés, et que ce changement se produit sans nous. Et nous avons raison !

Nous vivons une époque où des puissances inhumaines de plus en plus gigantesques – techniques, économiques, religieuses… se dressent contre l’individu. Dans Un peu d’air frais, le roman que Georges Orwell écrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale[1], le personnage principal Georges Bowling explique :  » Je ne suis pas un imbécile, mais je ne suis pas non plus un intellectuel. En temps normal, mon horizon ne dépasse pas celui du type moyen de mon âge, qui gagne sept livres par semaines et qui a deux gosses à élever. Et pourtant, j’ai assez de bon sens pour voir que l’ancienne vie à laquelle nous sommes accoutumés est en voie d’être détruite jusque dans ses racines. Je sens que ça vient. Je vois la guerre qui approche et l’après-guerre, les queues devant les magasins d’alimentation, la police secrète et les haut-parleurs qui vous disent ce qu’il faut penser. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Il y en a des millions comme moi. Les types ordinaires que je croise partout, les types que je rencontre dans les pubs, les conducteurs d’autobus, les représentants en quincailleries – tous se rendent compte que le monde va mal ».

Nous voyons bien que d’autres décident pour nous[2], qu’ils se sont déjà écartés de nous et évoluent dans un monde différent du notre. Les membres de cette nouvelle classe, se rêvent «citoyens du monde» mais n’acceptent «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement». Ils se sont «retirés de la vie commune et ne veulent plus payer pour ce qu’ils ont cessé d’utiliser[3]».

Un certain nombre de Français ont le sentiment d’avoir sous les yeux le spectacle d’un monde qui leur échappe ; mais ce qui est grave, c’est la résignation avec laquelle ils l’acceptent. Et c’est là le vrai danger qui nous guette. Il n’est ni économique car nos ressources sont énormes, ni démocratique car chacun est libre de voter pour le candidat de son choix. En fait, nous sommes menacés par l’indifférence généralisée à tout ce qui concerne notre vie en commun et en conséquence, nous sommes menacés par une disparition de ce que Renan appelle « la fierté de prolonger des combats qui ont été menés avant moi et pour moi ». Qu’il s’agisse du Brexit, de l’élection de D. Trump, de l’état d’urgence dans lequel nous sommes plongés depuis 2 ans ou encore de la probable présence de Marine Le Pen au 2ème tour de notre élection présidentielle, nous nous habituons à ces situations et y sommes devenus indifférents.

Le « vivre-ensemble », le « pacte-républicain », nos hommes politiques les évoquent sans cesse depuis des décennies sans qu’on en voit une application concrète dans nos vies. C’est à cette histoire commune, et parallèlement à la vie « en commun » que nous devenons indifférents.

Comment reprocher alors à certains immigrés de ne pas s’intégrer quand ils se retrouvent dans un univers sans identité commune ? (à moins de considérer que les supermarchés, les jeux vidéos et l’indécence de certaines émissions télévisées forment notre « identité »). Comment expliquer alors, au-delà des différences culturelles, la réalité de la formidable intégration des générations précédentes lorsque la société ouvrière par exemple voulait encore dire quelque chose.

La culture du marché et celle du progrès ont allié leurs forces pour nous laisser une société fragmentée, dans laquelle les personnes se retrouvent isolées, sans enracinement et souvent indifférentes les unes aux autres. Selon Hanna Arendt[4], quand on arrive à une telle situation, les discours démagogiques deviennent des banalités et ouvrent la porte à toutes les aventures. Nous y sommes peut-être !

Si on veut changer l’ordre des choses, c’est une tâche immense qui nous attend. Nous devons recréer une vie en commun sans laquelle rien ne sera possible. Le combat contre l’indifférence généralisée n’est pas encore perdu. Nous sommes convaincus que beaucoup de Français n’acceptent pas cette situation. Pour mener ce combat nous devons abandonner les vieilles recettes Étatistes ou libérales et construire ensemble un nouveau modèle. Ce paradigme ne peut plus nous être imposé du haut vers le bas, il est trop tard, le mal est trop profond, la situation est trop complexe.

La seule voie envisageable est celle de reconstruire UNE GRANDE SOCIÉTÉ, une société qui repartira des territoires et qui s’appuiera sur l’engagement de tous.

Le cas des migrants de la jungle de Calais en est un parfait exemple. Traité par l’État, cette problématique a coûté des dizaines de millions d’euros, a désespéré les habitants et les commerçants de cette ville, a fait monter le FN et a laissé les migrants dans une situation misérable. Lorsqu’au bout de plus de 10 ans, la décision a été prise de proposer à des villages volontaires, donc à des gens ordinaires, de prendre en charge ce problème, le coût sécuritaire a été quasiment réduit à néant, les migrants ont trouvé un accueil décent et parfois même, un début d’intégration a permis à certains d’entrevoir un avenir en France.

Jusqu’à présent nos dirigeants nous ont laissé à l’écart et nous nous sommes laissés faire par manque de confiance en nos capacités. Nous avons eu tort parce que les problèmes politiques à régler nous concernent dans notre quotidien. Ensuite, nous avons mésestimé nos capacités de bon sens qui sont un atout politique majeur. Mais surtout notre erreur a été d’imaginer que nos représentants politiques avaient une meilleure connaissance des dossiers et plus d’aptitudes pour les traiter. Nous sommes donc dans cette situation parce que nous n’avons pas OSÉ prendre nos responsabilités.

C’est lorsque les personnes vivent réellement, quotidiennement, ensemble dans un même monde qu’une histoire commune prend corps et peut se transmettre. Ce postulat se vit encore dans nos territoires, en particulier dans les milieux ruraux. On comprend mieux alors le décalage énorme entre un certain renoncement à l’identité (qu’on retrouve plutôt dans nos villes), et la toute autre réalité que vivent des millions de gens qui ne sont à l’origine, ni plus fermés, ni plus « beaufs » que n’importe qui, mais qui finissent par le devenir en découvrant quotidiennement le sacrifice de l’identité qu’on leur demande, sous peine d’apparaître réactionnaires, voire fascistes…

Cette reconstruction d’une Grande société parie sur notre bon sens et sur notre capacité à nous engager dès lors que nous comprenons les enjeux. Elle parie sur la capacité des territoires à se réapproprier ce qui leur appartient : le vent, le soleil, la terre, la démocratie, la solidarité, la proximité… C’est une nouvelle forme de « conservatisme ouvert » qui parie sur un projet répondant à ce dont nous avons besoin : des relations sociales, une sécurité économique pour nous et nos enfants, un logement décent et pour les plus anciens une fin de vie digne. Et enfin et peut-être surtout, le sentiment d’appartenir à un monde commun à partager.

Renaud Vignes – mars 2017

 

[1] Un peu d’air frais , Georges Orwell, 1939, p. 210.

[2] https://citizenlab.fr/2017/01/27/un-monde-parfait

[3] The revolt of the elites, Christopher Lasch, 1994

[4] Les origines du totalitarisme, Hanna Arendt, Gallimard 2002

Par Kévin Boucaud 19/02/16 – Article sur Slate.fr

Montée des mouvements identitaires d’extrême droite dans les pays occidentaux, Brexit, élection de Donald Trump, défaites de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et Manuel Valls lors des primaires… Les analystes politiques ont de plus en plus de mal à comprendre les votes populaires. L’œuvre de Christopher Lasch, sociologue et historien américain décédé il y a vingt-trois ans, anticipait déjà largement ce moment populiste que nous vivons actuellement.

Le 14 février 1994, Christopher Lasch décède d’une leucémie, dix jours seulement après avoir achevé son testament politique, La révolte des élites et la trahison de la démocratie (Climats, 1996), qui sera publié à titre posthume. Le sociologue américain, héritier du marxisme de l’école de Francfort (Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, etc.) et lecteur de George Orwell, y critique durement les nouvelles élites du capitalisme, coupables selon lui d’avoir trahi l’idéal démocratique.

La démocratie mise en danger par ses élites

Pour Lasch, notre époque est déterminée par un phénomène social inédit: la révolte des élites. Composée de «ceux qui contrôlent les flux internationaux d’argent et d’informations, qui président aux fondations philanthropiques et aux institutions d’enseignement supérieur, gèrent les instruments de la production culturelle et fixent ainsi les termes du débat public», cette «nouvelle classe» se distingue par «l’investissement réalisée dans l’éducation et l’information». Il précise cependant que «mis à part ses revenus en hausse rapide, la bourgeoisie aisée, le cœur de ces nouvelles élites, se définit moins par son idéologie que par son mode de vie, qui la distingue, d’une manière de moins en moins équivoque, du reste de la population».

D’après Lasch, les nouvelles élites, c’est-à-dire «les personnes qui se situent dans les 20% supérieurs en terme de revenus», grâce à leurs richesses considérables et à la mondialisation, qui permet la mobilité totale des capitaux et des personnes les plus fortunées, ne vivent plus réellement dans le même monde que leurs concitoyens. En cela, elles s’opposent à la vieille bourgeoisie des XIXe et XXe siècles, qui était contrainte par sa stabilité spatiale à un minimum d’enracinement et d’«obligations civiques». Ainsi, «bibliothèques, musées, parcs publics, orchestres, universités, hôpitaux et autres aménagement publics […] étaient autant de monuments à la magnificence des classes supérieures». La mondialisation, d’après le sociologue, a transformé les élites en touristes dans leurs propres pays. Les membres de cette nouvelle classe, qui se rêvent «citoyen[s] du monde» mais qui n’acceptent «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement», se sont «retirés de la vie commune et ne veulent plus payer pour ce qu’ils ont cessé d’utiliser».

C’est ce qui amène Christopher Lasch à conclure, en référence à La révolte des masses (1929) du philosophe espagnol José Ortega y Gasset: «Naguère, c’était la “révolte des masses” qui était considérée comme la menace contre l’ordre social […]. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses.» Car cette «révolte des élites» détruit le débat démocratique. Le marxiste explique que «l’isolement croissant des élites signifie entre autre chose que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire». La conséquence est que «le débat politique se restrei[nt] la plupart du temps aux “classes qui détiennent la parole”».

Or, ces dernières demeurent protégées des nouveaux problèmes qui touchent les classes populaires. Elles «ont perdu tout contact avec le peuple». Celui-ci vit «le déclin de l’activité industrielle et la perte d’emploi qui en résulte; le recul de la classe moyenne; l’augmentation du nombre des pauvres; le taux de criminalité qui monte en flèche; le trafic de stupéfiants en plein essor; la crise urbaine».

Le résultat de cette scission du haut de l’échelle est que «personne n’a de solution vraisemblable à apporter à ces problèmes inextricables» et qu’on «assiste à des batailles idéologiques furieuses sur des questions annexes». Dans le même temps, «ceux qui fabriquent l’opinion cultivée» perçoivent les «gens ordinaires» comme «désespérément minables, ringards et provinciaux, […] peu au fait des évolutions du goût ou des modes intellectuelles, […] obnubilés par la littérature de gare, les romans d’amour ou d’action, et abrutis par une surdose de télévision». Ainsi, «bon nombre des gens de bien, selon l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, ont toujours été sceptiques quant à la capacité des citoyens ordinaires à saisir des problèmes complexes et à produire des jugements critiques». Or, «la démocratie demande un échange vigoureux d’idées et d’opinions».

De la révolte des élites à la révolte des masses

Cette séparation de la nouvelle classe supérieure s’accompagne d’une panne de l’ascenseur social. Celle-ci est notamment alimentée par la crise que traverse l’école publique, à laquelle réussissent à échapper les couches aisées de la société, grâce aux écoles privées notamment. Pour être efficace, le mythe de la méritocratie doit laisser croire à un semblant de justice. Ainsi, «quoique les avantages héréditaires jouent un rôle important pour l’obtention d’un statut dans les professions intellectuelles ou les cercles dirigeants de l’entreprise, la classe nouvelle doit préserver la fiction selon laquelle son pouvoir repose sur la seule intelligence».

C’est pour cela que «l’évolution générale de l’histoire récente ne va plus dans le sens d’un nivellement des distinctions sociales, mais de plus en plus vers une société en deux classes où un petit nombre de privilégiés monopolisent les avantages de l’argent, de l’éducation et du pouvoir». Cette tendance est tellement visible que les «gens ordinaires» ne croient plus du tout en cette méritocratie. C’est pour cela que le repli des élites sur elles-mêmes finit par provoquer son symétrique dans les classes populaires, à commencer par la classe moyenne déclassée, qui est «devenue l’élément le plus patriote, pour ne pas dire chauvin et militariste, de la société». Ne se reconnaissant pas dans le type de société promise par ses élites, les classes moyennes rejoignent les classes populaires, déjà entrées en révolte. L’opposition s’opère de manière douce dans les urnes. Comme l’expliquait récemment l’historien français Jacques Julliard dans La gauche et le peuple (Flammarion, 2014), «le populisme du peuple n’est donc que la réplique à l’élitisme des élites».

Après avoir grossi les rangs de l’abstention, les classes populaires des deux côtés de l’Atlantique ont décidé de «voter mal». Si elles ne sont pas toujours en mesure d’imposer leurs choix politiques, elles ont compris qu’elles avaient la capacité de sanctionner leurs dirigeants. Après avoir presque failli empêcher la signature du traité de Maastricht en 1992, les classes populaires françaises ont massivement rejeté dans les urnes le traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE) en 2005. En effet, si le «non» l’a emporté par 54,68%, ce vote était plébiscité, selon un sondage sortie des urnes de l’institut Ipsos, par 67% des employés, 70% des agriculteurs, 79% des ouvriers et 71% des chômeurs.

Le constat vaut également au Royaume-Uni pour le Brexit: en juin 2016, 64% des ouvriers britanniques ont choisi le retrait de leur pays de l’Union européenne. De même, si les métropoles plus favorisées, comme Londres, ont voté pour rester dans l’Union, les green belts, ces ceintures vertes encerclant les grandes villes, et les Midlands, régions du centre du pays, ainsi que les zones autour de certaines vieilles villes industrielles ont majoritairement fait le choix inverse. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump, en novembre dernier, a été portée par le centre du pays, tandis que les côtes, plus favorisées, ont choisi Hillary Clinton. Nous pouvons ajouter au tableau le fait que les perdants de la mondialisation se réfugient de plus en plus dans le vote identitaire d’extrême droite, comme en témoignent par exemple la progression du vote Front national depuis trente ans maintenant et, plus récemment, de l’AFD en Allemagne, du Parti pour la liberté aux Pays-Bas ou de l’Ukip au Royaume-Uni.

Le «populisme de gauche» comme solution

Mais Lasch ne s’arrête pas au constat: il tente également de proposer une solution. Le sociologue prend parti pour la majorité qui possède peu. Il plaide pour un populisme, terme remis à la mode à gauche ces dernières années par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, inspirateurs du mouvement espagnol Podemos et de Jean-Luc Mélenchon.

Dès les années 1990, Lasch veut rétablir une opposition politique entre peuple et élite plutôt qu’entre électeurs de gauche et électeurs de droite. Il estime que «si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes». L’Américain prend appui sur le mouvement populiste américain, initié par le People’s party au XIXe siècle. Fondé en 1891, ce parti «à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré par un programme de transformation économique ambitieux et précis», selon les mots du directeur du Monde diplomatique Serge Halimi, dénonce le monde de la finance, la corruption des élus, la trahison de l’idéal démocratique américain et se fait l’avocat des paysans, des ouvriers et des petits producteurs.

Dans Le seul et vrai paradis (Champs-Flammarion, 2002), rédigé en 1991, Lasch fait remonter les prémices du populisme à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, avec des penseurs aussi divers que Ralph Waldo Emerson, William Cobbett, Orestes Brownson voire Thomas Paine, et dans «une certaine tradition qui se distingue par son scepticisme quant aux bénéfices du progrès commercial, et plus particulièrement par la crainte que la spécialisation sape les fondations sociales de l’indépendance morale». Dans La Révolte des élites, il prolonge l’histoire du populisme jusqu’au mouvement antiraciste des droits civiques des années 1960, mené par Martin Luther King. Pour le sociologue, «un peuple rabaissé s’est métamorphosé en citoyens actifs, fiers d’eux-mêmes, qui, tout en défendant leurs droits constitutionnels, ont atteint une dignité nouvelle».

Lasch voit dans le populisme à la fois un mode de contestation du capitalisme, mais également un retour au républicanisme caractérisé par un attachement aux traditions et aux vertus de la communauté, une défense de l’autonomie des individus et un certain sens des limites. Dans La révolte des élites, il explique que la promotion du «principe du respect» et de la responsabilisation des individus sont les conditions sine qua non au rétablissement d’un vrai civisme. Les règles communes doivent s’enraciner «dans le sens commun du peuple au lieu de l’être dans les idéologies qui séduisent les élites». Enfin, selon lui, «en s’approchant en gros de l’égalité économique», «le populisme est la voie authentique de la démocratie», car «une société démocratique ne peut autoriser une accumulation illimitée du capital». Pour cela, il faut «limiter le champ du marché et le pouvoir des grandes compagnies sans les remplacer pour une bureaucratie étatique centralisée» et rétablir des institutions permettant un vrai débat pluraliste. Lasch perçoit dans ces solutions un moyen de mettre fin à la nostalgie d’un passé idéalisé, au ressentiment et à l’individualisme qui gangrènent notre société.

Anticipant la déliquescence de nos démocraties, l’œuvre de Lasch reste plus que jamais d’actualité. Avec La révolte des élites, l’Américain a tenté de nous avertir que le pire pourrait arriver si rien ne changeait. Il a également tenté de tracer une voie de sortie de crise. Malgré un constat très sombre, le sociologue ne versait pas pour autant dans une forme de pessimisme et croyait que l’espoir était une vertu qui permettait de se battre.

 

Kévin Boucaud

 

Photo en tête de l’article : Les couvertures de trois livres de Christopher Lasch: «The True and Only Heaven: Progress and Its Critics» (1991), «The Revolt of the Elites: And the Betrayal of Democracy» (1994) et «The Culture of Narcissism: American Life in an Age of Diminishing Expectations» (1979).

L’EUROPE : LA FIN D’UNE PROMESSE OU LE DÉBUT DU RENOUVEAU ?

 

Pour avoir pensé l’Union Européenne comme une réaction à un moment de notre histoire, et non comme une essence ou un principe transcendant, on ne peut éviter l’interrogation sur sa pérennité, dès lors qu’elle est indissociable d’un moment du 20ième siècle et d’une configuration géopolitique révolus.

Notre continent, au 20ième siècle, s’est construit sur trois promesses. Tout d’abord celle de l’homme nouveau qui fondait l’horizon du communisme avec des dizaines de millions de morts à la clef. Ensuite celle de l’homme supérieur, prônée par les nazis, qui conduisit au naufrage de notre continent. La troisième enfin, se fit en réaction aux deux premières : ce fut celle de l’homme européen, rationnel, émancipé du sentiment national et vivant sur un continent pacifié, « fonctionnel » et capable de faire face à l’impérialisme américain.

En conséquence, dès sa création, l’Union a abrité une tension politique avec les États membres et une tension culturelle avec les Nations. Les fondements symboliques des nations, les cultures nationales étant considérés comme la cause des drames cités plus haut, il fallait les tenir aussi éloignés que possible des éléments constitutifs de ce projet. Aux passions nationales, on préféra la rationalité ; aux récits nationaux, on opposa la modernité. Dans le choix fondateur figurait la vision selon laquelle l’avenir de notre continent passerait immanquablement par l’affaiblissement de la nation au profit de l’Union, avec les composantes culturelles, portées par la première, progressivement remplacées par les valeurs (universalisme, paix, prospérité…) prônées par la seconde.

Ces oppositions n’empêcheront pas la réalisation de la première étape d’un magnifique projet d’union, car les facteurs historiques qui en étaient à l’origine étaient encore très présents dans la mémoire des dirigeants mais aussi et surtout dans celle des populations. Or, la donne changea lorsqu’un séisme politique survint le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin et l’ouverture, pour la première fois depuis 28 ans, de la frontière entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne fut réunifiée en octobre 1990 enclenchant le crépuscule du communisme en Europe.

Ainsi se ferme le moment historique qui a conduit à la promesse de l’humanisme européen.

A cette même époque, les objectifs initiaux sont en grande partie atteints et, sans que l’on s’en rende compte, l’Europe devient progressivement un processus à rendement décroissant. La paix, la coopération, la modernité, la prospérité, les droits de l’homme, la démocratie…, sont des réalités mais de nouveaux progrès en la matière allaient devenir de plus en plus difficiles à réaliser.

S’ouvre une nouvelle période durant laquelle l’Union devient ce qu’elle projetait initialement d’être et n’a plus de contre modèle. Or, construite non pas sur des fondements symboliques et identitaires constitutifs des nations mais sur des fondements rationnels et utilitaires, elle forme une « société » exagérément hétérogène qui ne possède ni culture commune, ni identité ancrées dans l’histoire.

La priorité est alors donnée à la libéralisation des échanges, à la monnaie unique et à un élargissement qui semble sans fin. L’Union devient le porte-parole d’une globalisation heureuse dans une Europe des marchands qui se construirait imperturbablement, sans jamais tenir compte de l’avis des peuples, jusqu’au moment où le monde serait un immense marché apportant la prospérité et la liberté pour tous !

Face au mur des réalités, c’est de nouveau l’échec. Prônant le libéralisme comme une religion, s’éloignant de plus en plus de la volonté des peuples, niant tout fondement culturel (l’abandon de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans le projet de Constitution en 2004 fut sans doute l’illustration majeure de cet abandon), les sentiments de fierté, de confiance et d’enthousiasme dont l’avenir de l’UE a aujourd’hui désespérément besoin sont totalement étouffés. L’UE est condamnée à entrer en crise ou à se déliter.

C’est à ce moment de l’histoire que nous sommes, et force est de constater que la copie est à reprendre complètement.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons porter un regard lucide sur les nouvelles menaces qui nous entourent. Paradoxalement, ces nouvelles menaces procèdent du même objectif que celles qui ont poussé les pères fondateurs à imaginer l’Europe : la servitudes des peuples. De nouveau dans ce 21ème siècle, la question qui se pose est celle de nos libertés. Si, en la matière, la menace d’un Islam agressif est bien connue, nous devons avoir conscience qu’une menace bien plus sournoise pèse sur nos vies mêmes. Comme le souligne Eric Sadin[1], cette menace c’est celle d’un modèle civilisationnel fondé sur l’organisation « algorithmique » de la société. Ce nouvel impérialisme qui nous vient de la Silicon Valley vise à détruire « les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix, et induisant leur corollaire, soit le principe de la responsabilité et le droit des sociétés de décider en commun de leur destin[2]« . Là où les totalitarismes du 20ième siècle ont échoué, cette nouvelle menace peut réussir car, rejoignant la vision d’Aldous Huxley[3], elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux (toujours plus nombreux) qui entendent s’y soumettre. Si cette menace se réalisait, nous serions alors bien loin du fabuleux récit de la création du monde que Pic de la Mirandole nous propose et qui va ensuite parcourir toute la philosophie moderne : « si l’homme n’est rien au départ, si aucun modèle, aucun archétype ne le prédétermine ni ne préfigure en quoi que ce soit son destin », si c’est parce que, comme le dira Sartre, « son existence précède son essence », alors il est le seul en ce monde qui soit libre d’inventer son futur[4].

Si nous voulons réinventer l’Europe, il faut affronter en face l’échec de ce que l’on nomme aujourd’hui libéralisme et reconnaître que le concept a été dévoyé. La rhétorique du libre marché a débouché sur l’abolition de la concurrence avec la création de nombreux cartels monopolistiques empêchant l’émergence de nouveaux acteurs innovants. Pratiqué au nom de la liberté des hommes, le libéralisme a exclu les plus faibles et les moins aisés de la propriété et a créé une armée de travailleurs salariés sous-payés qui ne possèdent rien en propre et n’ont rien à envier aux bataillons de prolétaires créés sous les régimes communistes.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons radicalement tourner le dos aux principes de construction qui ont opéré jusqu’à présent, ne plus être dans l’opposition avec les nations, mais être dans la complémentarité. Ce n’est plus d’un pilotage par le haut, mais d’une confiance dans la capacité des citoyens à maitriser leur destin que procèdera cette nouvelle Union. Il faut entendre la proposition de Régis Debray[5] : »Il faudra faire avec le multiple. On ne peut pas imposer l’un contre le multiple, on ne peut pas imposer l’Europe contre les européens dans leur diversité et postuler que le Finlandais et le Sicilien c’est la même chose. Je crois qu’il faut réconcilier identité et liberté. Mais la liberté sans l’identité ça n’a pas marché et l’identité sans la liberté c’est épouvantable ».

En conclusion, la synthèse de cette nouvelle vision de l’Europe nous est proposée par Roxane Revon[6] : « Notre mode de vie, notre vie même, dépendent de la façon dont les combats de ces prochaines années seront menés (…). Proposer une voie qui rééquilibrera les rapports de force actuels c’est se poser la question de futures lois que nous voulons nous donner à nous-même (auto-nomos). Cette loi morale individuelle que Kant a développée, nous pourrions la considérer à l’échelle d’un pays ou d’une union. Elle est avant tout une discipline. Celle de ne pas se résigner à vivre selon la volonté d’un autre (individu, État ou continent). Celle de rester fidèle à soi-même et à ses lois fondamentales (les droits de l’homme). » Dans cette affirmation, Roxane Revon nous propose d’emprunter un chemin nouveau pour mettre en œuvre les transformations souhaitées par les peuples pour assurer leur sécurité économique et sociale , c’est-à-dire la capacité à subvenir à leurs besoins sans dépendre de forces économiques incontrôlables et ce pourquoi les gens s’inquiètent le plus : s’occuper de leurs parents quand ils vieillissent, et du futur de leurs enfants. Et dans ces transformations, une Europe refondée devra prendre toute sa place.

Renaud Vignes

CitizenLab

 

[1] La silicolonisation du monde, Éric Sadin, édition l’échappée, 2016

[2] Éric Sadin, op cit p 30

[3] Le meilleur des mondes, Aldous Huxley, édition Poche, 2002

[4] Ce passage est tirée de la lecture du texte de Luc Ferry : la liberté est le propre de l’homme, Le Point Références, septembre-octobre 2010, p 7

[5] VIIè assises nationale de la recherche stratégique, 15 décembre 2016

[6] https://medium.com/@roxane.revon

Par Roxane Revon – 23 décembre 2016

Quel citoyen, “animal politique”, devons-nous être dans un monde où les enjeux sont globaux?

S’il est vrai que nombre de nos défis actuels sont globaux, mondiaux, comment concevoir de n’être représenté que par des représentants nationaux ?

La force du sentiment national repose sur la comparaison avec son voisin, sur une histoire de gloire tronchée. Et je reprendrai les mots de Paul Valéry à ce sujet : “L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.”

Or, l’époque nous invite à être citoyens d‘une planète. Le vote transnational européen, serait, en cela, la première étape vers un autre type de représentation politique, plus ouvert.

La (re)construction de l’Europe sera la construction politique occidentale majeure du XXIe siècle. Le champ de la pensée politique est ouvert, de nouveau. Les citoyens, les politiques, les philosophes de tous les Etats Européens sont face à la création et l’appréhension d’un nouveau mode de politique occidentale qui ne peut être assimilé à aucune des formes politiques passées ou présentes, pas même le fédéralisme allemand ou américain.

Dans ce cadre, et parce que la création politique européenne est en évolution, nous nous proposons d’amorcer une réflexion philosophique approfondie sur les formes de représentativités politiques européennes « transnationales » et leurs enjeux.

En effet, le vote européen pourrait incarner, pour reprendre une terminologie lévinassienne, la part d’infini des peuples, là où la vieille représentation nationale n’incarne que la part nivelée de chaque citoyen enfermé dans une totalité figée: la Nation [i], le représentant qui nous ressemble. Ce problème de représentation par mimétisme ou par affinité est celui du XIXe et XXe siècle. Le rapport d’alter ego qui tend en vain à s’instaurer entre le représentant et le représenté nivelle par le bas le dialogue politique et écrase les possibilités infinies du langage politique et du dialogue démocratique. Ouvrons la voie à un autre type de représentation politique qui nous obligera à passer outre des données contingentes : lieu de naissance, langue de naissance etc.

                                                     Par le Docteur Malika BENFRIHA-GHALI

medical-diabetes2Anita vient pour la troisième fois avec son mari. Elle a 64 ans et lui en a 62. Ils sont tous les deux diabétiques, et à force de surpoids et de malbouffe, ils sont devenus tous les deux obèses. Bien sûr, ils sont hypertendus aussi, et plein d’autres bricoles (du cholestérol, une leucémie lymphoïde chronique, etc.). Je dis d’autres bricoles, parce que c’est acquis maintenant. Les patients sont le plus souvent pluripathologiques. Mais ce n’est pas de ça que nous allons parler. Il y a tellement à dire sur la polypathologie que nous l’aborderons plus tard.

Maintenant, Anita et son mari sont devenus résistants à l’insuline. Cela signifie que leur corps continue de produire de l’insuline, cette hormone nécessaire au stockage du glucose que nous ingérons, mais à cause de la graisse accumulée dans leurs tissus, ces mêmes tissus sont devenus insulino-résistants. C’est ainsi qu’Anita et son mari ne peuvent plus stocker le sucre qu’ils avalent dans leurs muscles et dans leur foie, le lieu de stockage. Alors il circule dans le sang, abimant ainsi les organes petit à petit, les yeux, le rein, le système nerveux, etc. Le sucre. Cette douceur indispensable à notre survie. Disponible à tout moment de la journée. Partout. Dans la moindre petite échoppe. La moindre machine des administrations. La chose la plus facile à avaler. Cette douceur est devenue un poison pour Anita et Denis.

Alors bien sûr, leur diabète est déséquilibré, avec l’hypertension, l’obésité, ça complique un peu la prise en charge à la maison. C’est pour cette raison que la clinique les reçoit. Pour adapter la prise en charge de manière optimale, dans un cadre pluriprofessionel, donner des soins curatifs bien sûr, mais aussi promouvoir et mettre en œuvre l’éducation thérapeutique des patients. Avec un régime diététique en plus adapté à leur pathologie, hypocalorique, discuté avec une diététicienne. Parce qu’il faut aussi les aider à perdre du poids. Ils viennent pour une « prise en charge globale », comme on dit dans le jargon médical. Pour eux, ça se résume souvent à perdre du poids, et changer de traitement, faire tous les examens dont ils ont besoin, avoir des séances de kinésithérapie tous les jours, de la balnéothérapie et du sport. Ils y ont droit vous comprenez, car ils sont malades, ils ne font pas semblant, ce n’est pas de leur faute, me répète sans cesse Anita.

C’est peu gratifiant de se dire que malgré toute la panoplie de moyens pour optimiser leur prise en charge, les gens ne sont pas satisfaits. Nous avons des médecins de toute spécialité, des psychologues, kinésithérapeutes, éducateurs sportifs, des infirmières formées à l’éducation thérapeutique du diabète et des maladies cardiovasculaires, une diététicienne, des soignants plein d’empathie. Toute une organisation logistique, des secrétaires médicales aux lingères, cuisinières, et même un agent des services techniques, toujours prêt à réparer ce qui s’abime, un volet défaillant, une porte qui ferme mal, un escalier abimé avec le risque de chute associé… Non, Anita n’est vraiment pas satisfaite cette année. Son mari non plus, car elle est son porte-parole. L’an dernier, ils avaient eu une sophrologue. Et ça les avait bien aidés. Alors ils ne comprennent pas que nous n’ayons plus de sophrologue. Ou du moins, qu’il faille payer maintenant pour avoir une sophrologue. Pourquoi ce n’est pas pris en charge? Bien sûr, je me dois de donner une réponse à mes patients. Et tout naturellement, je leur dis que la politique en matière de santé a changé… Mais Anita ne me laisse pas le temps de finir ma phrase et répond :

« Ça n’a rien à voir. Moi je ne vous parle pas de politique ! Je vous parle de ma santé ! »

medicalVoilà, nous y sommes. Rien à voir avec la politique. La santé n’est pas une politique. C’est du soin. La majeure partie des français ne fait sûrement pas le lien entre la politique et la santé. Sont-ils blâmables pour autant ? La mémoire collective a quelque chose de rassurant en cela qu’elle fige dans le temps et dans les esprits des concepts parfois si vieux que leur esprit a dépassé la lettre. Que reste-t-il de l’esprit du système de santé chez les français ? Moi-même n’ayant jamais été trop malade avant d’être médecin, j’ai un franc souvenir de mon médecin de famille (c’est ainsi qu’on les nommait autrefois) qui croulait sous la charge de travail. Mais il avait une très jolie maison. Et un beau cabinet avec une grande salle d’attente, et ces doublures de porte capitonnée, couleur marron, qui donne une touche cosy, avec une ambiance feutrée où le silence enrobe tous les secrets des gens. C’est lui le médecin de famille que j’ai connu, celui qui savait tout, qui parlait peu, qui travaillait longtemps, qui se déplaçait pour examiner toute ma famille les jours de fièvre et d’éruption, qui ne jugeait pas, ne se plaignait pas : voilà celui qui a rempli mon imaginaire de ce que pouvait être un médecin.

Ensuite j’ai changé de médecin une fois étudiante à l’université. Il était simple, un homme du peuple, d’origine portugaise. Sûrement un descendant de ces premiers immigrés. Il avait un cabinet qui lui ressemblait. Une salle d’attente exiguë, de couleur jaune, avec une plante. Une proximité toute trouvée pour ses malades. On ne se connaissait pas, bien sûr, mais le fait d’avoir le même médecin traitant nous rapprochait. On parlait dorénavant de médecin traitant dans les années 2000. Il y avait même cette déclaration à faire pour être correctement remboursé. Ce que je retiens de lui, c’est cet humanisme débordant. C’est comme si je pouvais voir en son cœur. Il avait la bienveillance d’un père ou d’un grand frère, la discrétion d’un bon ami, la curiosité d’un scientifique, et la simplicité d’un homme du peuple. Il avait toute notre confiance. Et je crois qu’il me faisait confiance. Puisque déjà il partageait son désarroi avec moi, alors même que je n’étais pas (encore) étudiante en médecine. Je sentais encore plus de poids sur ses épaules que sur celles de mon médecin de famille. Il travaillait tout le temps, et souvent très tard. Bien sûr il avait une jolie voiture. Et il travaillait avec des outils de toute dernière technologie, et ce dès le début des années 2000. Mais ce médecin portait bien plus sur ses épaules que le fardeau des secrets. Et c’est quand j’ai intégré l’école de médecine qu’il m’a fait part de son fardeau. Celui qui l’empêchait d’être le médecin qu’il voulait être. Le poids des exigences administratives lui faisait blanchir ses cheveux à vue d’œil. Des mots seulement de toutes ses plaintes me restent : sécurité sociale, justification, fatigue, tâches administratives, de plus en plus de malades…. Mais Dieu qu’il aimait son métier !

medical-seniorsJe m’interrogeais. Le fondement de la médecine n’avait pas changé. Les techniques diagnostiques sûrement. Certaines prises en charges médicales. Les thérapeutiques aussi j’imagine. Mais le médecin aussi changeait. Changeait-il vraiment ou bien était-ce le regard des malades qui changeait ? Finalement, quelle est la conception que les gens se font de la santé et de leur médecin ? La vision du corps médical se redessine. Nous sommes ici devant une première rupture entre les soignants et les soignés. Tous les soignants sont touchés par cette rupture : les infirmières, les kinésithérapeutes, les aides-soignantes, les pharmaciens. La société actuelle vit avec un fantôme. Parce que la création du système de Sécurité sociale français est présente dans l’inconscient collectif. Les français cotisent, donc ils ont droit à la santé sous toutes ses formes. Ils veulent un traitement, le remboursement du traitement, les soins médicaux et paramédicaux, l’arrêt de travail, les indemnités journalières…Ils veulent bien croire qu’il faut faire des économies à cause de ce fameux « trou de la sécurité sociale » qui existe depuis plusieurs années maintenant. On ne peut pas l’oublier. Les médias sont là pour nous le rappeler. Dès qu’un ministre parle d’économie, les journalistes nous abreuvent de déficit de la sécurité sociale, et les présentateurs affichent un grand sourire en nous parlant à coup de milliards, comme si c’était marrant d’annoncer que le déficit de la Sécurité sociale allait croissant. Mais ce ne sont pas eux qui le creusent vous savez, eux, ils sont vraiment malades. Ce sont les autres les profiteurs, ceux qui abusent du système. Les malades, eux ils y ont droit.

Loi du 4 mars 2002.

C’est une loi relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. C’est une nouvelle loi nous apprend-on sur les bancs de la faculté de médecine. Une loi qui améliore le système de santé. Pourtant, je le trouve bien notre système de santé. On entend même ces fameux journalistes dire qu’on a le meilleur système de santé au monde. Mais qu’il coûte cher quand même, car on a un « énorme trou dans le budget de la sécurité sociale ». Alors, naïvement, je me dis que c’est bien une nouvelle loi de santé, une loi qui fait évoluer le système de santé. Ça va réduire le déficit budgétaire de la Sécurité Sociale. Cette loi n’est plus centrée sur le bénéfice thérapeutique, mais elle remet au centre le malade. Elle veut réaffirmer le respect des libertés des patients. Le malade devient acteur de sa santé : il a des droits fondamentaux. Il est maintenant un usager de la santé, à titre individuel (dans sa relation avec la profession médicale) et à titre collectif (par son rôle dans les institutions de santé). Ça parle beaucoup de droits :

  • Droits individuels du malade
  • Droits collectifs des usagers et de leurs associations
  • Droits à la personne en général
  • Droits à la protection de la santé (prévention, égal accès à chaque personne, continuité des soins, sécurité sanitaire)
  • Droits à la confidentialité
  • Protection de la vie privée et du secret médical
  • Droit à la protection contre toute discrimination y compris en raison des caractéristiques génétiques
  • Droit de chacun de prendre des grandes décisions qui touchent à sa propre santé
  • Droit d’obtenir, s’il le souhaite, les informations médicales qui le concernent grâce à un accès direct au dossier médical
  • Droit à l’indemnisation des accidents médicaux non fautifs au titre de la solidarité nationale
  • Indemnisation plus rapide des victimes d’accidents médicaux
  • Droit des associations d’usagers de système de santé d’avoir une place dans toutes les instances qui participent à l’élaboration et à la gestion des politiques de santé
  • Renforcement du droit des personnes hospitalisées sans leur consentement
  • Modification de l’organisation du système de santé, en donnant une place plus importante aux régions dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques de santé
  • Création d’un Institut national de prévention et de promotion de la santé

La loi de mars medical32002 tente ainsi de poser les bases d’une politique de santé.

Plus je relis cette loi et plus je m’interroge : Comment ? Les patients avaient-ils si peu de droits avant la loi qu’il ait été besoin de les écrire ?

En réalité, la plupart de ces droits existaient déjà. Tout le monde a entendu parler par exemple de ce sacro-saint Secret Médical ! Et puis les médecins n’ont rien à voir avec Monsieur Purgon de Molière. Ils ont une certaine déontologie, une éthique qui caractérise l’ensemble des professionnels de la santé. Mais il fallait apparemment les écrire ces droits.

La loi de Mars 2002 était une réponse en réalité. Une réponse aux revendications des citoyens. Elle devait de ce fait répondre à un double objectif : améliorer la qualité et l’efficience du système de santé, et développer une meilleure communication entre les professionnels de santé et les citoyens. En 1998, sous le gouvernement Jospin (pendant la coalition avec Jacques Chirac), le secrétaire d’Etat à la Santé Bernard Kouchner lance les Etats Généraux de santé. Pendant 9 mois a lieu une grande consultation nationale des français. Et les remontées de ces Etats Généraux ont abouti à cette loi de 2002.

On est en droit de se demander si cette loi a répondu à ses deux objectifs principaux. Elle a répondu à l’amélioration de la qualité du système de santé. Des chartes ont été distribuées dans tous les services hospitaliers. Les malades étaient davantage informés. L’information donnée doit dorénavant être claire et loyale. Quant à l’amélioration de l’efficience du système, et la meilleure communication entre professionnels et patients, les objectifs atteints sont plus flous.

Les Etats généraux ont montré que les français s’intéressent plus à leurs besoins qu’au financement de la santé. Les professionnels sont dès lors mis à l’épreuve. Coincés entre les attentes légitimes des patients, et la réduction des moyens liée aux nécessités budgétaires de ce système coûteux.

Anita ne fait que refléter ce à quoi les français s’intéressent : ce n’est pas de politique que le français parle, c’est de soins. Et pour lui, peu importe que le système soit étatisé, ou pas, il y a droit.

medical-sosCe qui ressort de tout ceci c’est que la fracture entre les soignants et les soignés est engagée, et ceux qui ont mené les choix de santé, jusqu’à ce jour, en sont responsables. D’une part parce qu’ils ont plus cherché à répondre à ce que voulaient entendre les citoyens, et non aux réels besoins de la population, nécessitant une concertation avec les usagers bien sûr, mais aussi avec ceux qui font les soins. Le populisme n’est utile qu’au moment des élections, et au moment de faire le bilan d’un quinquennat. D’autre part les exigences liées à l’amélioration de la qualité du système se sont répercutées directement sur les soignants, car sous couvert d’audit des pratiques, il a fallu soumettre ces mêmes soignants aux besognes administratives croissantes. Ceci cumulé à une technicité médicale grandissante, un vieillissement de la population, allant de pair avec une prise en charge de polypathologies, et tout ceci avec le même temps médical que celui de nos compères des décennies passées.

Alors oui, on a tous le droit… avec maintenant le devoir urgent qui s’impose à tous, de refonder une politique de santé juste, équitable et responsable pour rétablir la confiance entre les soignants et les soignés.

Dr Malika BENFRIHA-GHALI

le 25 novembre 2016

La politique, telle que nous la concevons, doit permettre de donner un sens aux transformations du monde. Nous voulons ici proposer une représentation collective, un cadre général du modèle de société que nous souhaitons bâtir, une société dans laquelle nous souhaitons vivre, inscrite dans un monde en pleine métamorphose.

Nous sommes convaincus que c’est ce sens, cette vision qui nous permettra d’affronter les grands enjeux qui se présentent à nous : le climat, les conflits, les migrations, l’accélération des innovations technologiques, les doutes identitaires, etc. Dans le même temps, c’est cette vision partagée, comprise qui permettra au plus grand nombre de participer activement à sa réalisation afin de profiter des nouvelles opportunités que ce nouveau monde est en train de nous proposer.

Nous sommes convaincus, dans cette époque qui voit toutes nos certitudes se fragiliser, dans cette époque synonyme de complexité, de mobilité, d’agilité, que les modèles anciens ne fonctionneront plus.  Nous devons penser différemment l’ordre des choses pour faire en sorte de créer un précédent unique dans notre histoire : celui de fonder un standard de vie respectueux de l’Homme et de la Planète et capable d’affronter les chocs technologiques, culturels et économiques qui se présentent à nous.

Tout d’abord, nous devons penser différemment l’architecture qui lie les trois dimensions du système dans lequel on vit. Le local, la Nation, l’Europe. Chacune de ces dimensions étant irrémédiablement indispensable aux deux autres.  C’est au niveau local que se crée le nouveau monde aussi bien en terme de mode de production et de consommation que d’énergie ou encore d’agriculture. La Nation c’est notre histoire, notre culture, le ciment de notre projet collectif, le garant de notre cohérence, de notre unité, de la solidarité entre les territoires. L’Europe doit apporter la puissance que seuls nous n’avons plus ; c’est à l’échelle de l’Europe que pourra s’exercer les nouvelles souverainetés dont nous avons besoin et que pourra se réaliser ce nouveau modèle si singulier dans ce monde tout à la fois inquiétant et prometteur.

Ensuite, nous devons revoir les relations qui ont longtemps liés l’État et la société civile. Entre l’État conservateur et le marché, nous devons promouvoir un nouvel acteur plus vivant que l’État et plus humain que le marché : la société elle-même. Nous devons transformer radicalement le fonctionnement de la sphère publique en prenant appui sur le potentiel que constituent les communautés civiles, tout en promouvant la responsabilité et l’autonomie individuelle. Cette proposition implique un mouvement bien plus complexe que le simple retrait de l’État. Bien au contraire, elle doit s’accompagner d’un État redéfini et efficace. Dès lors que la société civile est à reconstruire, l’État aura un rôle très actif à jouer, comme stratège et garant de notre projet collectif, comme facilitateur et catalyseur des initiatives sociales, économiques et écologiques, comme porteur des nouvelles souverainetés au coeur de l’Europe.

C’est à partir de ces deux principes novateurs que nous proposons de construire notre projet collectif. La France, plus que la plupart des autres pays, a des ressources inouïes pour dépasser ses divisions. Pour retrouver cette capacité à vivre ensemble dans l’harmonie, nous devons redéfinir ce que veut dire « avoir la France en commun » et refonder notre modèle en le basant sur trois valeurs qui seront les piliers de notre projet politique : la justice qui fera disparaitre les statuts et les rentes au profit des mobilités et de l’égalité des chances ; la responsabilité qui donnera la capacité à chacun de prendre en main sa vie, la confiance qui nous permettra de redevenir nous-mêmes : un Peuple libre et fier de ce qu’il est.

Renaud Vignes

L’élection de Donald Trump est une démonstration supplémentaire de la tempête qui souffle dans le Monde et qui emporte tout ; c’est un raz-de-marée sidérant dont l’onde de choc n’épargne aucun continent : oui, les Peuples sont en colère. Malgré les avertissements de certains comme Christophe Guilluy[1], Aymeric Patricot[2] ou encore Mathieu Bock-Côté[3], nous avions choisi de fermer les yeux sur les signes annonciateurs, sans doute en espérant des jours meilleurs.

Depuis la consternation provoquée par le premier tour de l’élection présidentielle française en 2002, suivie du « non » des Français au référendum de 2005 sur la Constitution européenne, nos dirigeants, qu’ils soient américains ou européens, n’ont tiré aucune leçon des signes avant-coureurs du grand épuisement d’une partie importante de nos populations. Les civilisations modernes passent d’une société où une grande majorité de la population s’estimait satisfaite de son sort, à une société où ceci n’est plus vrai que pour une minorité. Plus inquiétant, nos dirigeants, concentrés sur les actions à mettre en place pour faire grandir nos fameuses « licornes[4]« , effrayés à l’idée de voir le CETA rejeté par la population, n’ont pas su, n’ont pas vu, n’ont pas compris qu’une partie du « vieux » monde en Europe comme aux États Unis ne veut pas des valeurs de postmodernité qui semblent former le cadre dans lequel ils nous proposent de vivre dorénavant.

Notre sentiment est que ce refus repose sur un triple choc très clairement pressenti par les populations les plus concernées.

« Sans aucun doute, l’article fondateur de sa campagne et de son projet » CitizenLab

par Roxane Revon, candidate à  LaPrimaire.org

Interview réalisée par Kaï Littmann sur le blog de Médiapart, le 26 octobre 2016


(KL) – Roxane Revon fait partie des candidats qui se présentent à « LaPrimaire.org », cette initiative citoyenne qui désigne un candidat (ou une candidate…) pour les élections présidentielles en 2017. Et cette initiative cause des sueurs froides dans les QGs des partis – presque 70000 personnes se sont déjà inscrites pour cette primaire pas comme les autres et qui se distingue par la fraîcheur des idées et une approche citoyenne à la politique.

Roxane Revon, vous faites partie des derniers 12 candidats de « LaPrimaire.org » et les « choses sérieuses » commencent maintenant avec une primaire qui désignera les 5 candidat(e)s qui passeront donc au deuxième tour décisif. Comment vivez-vous cette campagne avec une énorme présence sur Internet et les réseaux sociaux ?

Roxane Revon : La campagne est très enthousiasmante car j’échange avec des personnes passionnantes chaque jour. Rien que pour cela, mon engagement est joyeux et positif. Certes, ce n’est pas toujours facile, mais il est, aujourd’hui, absolument indispensable que ma génération s’engage. Les partis n’offrent plus la possibilité de mener nombre de débats essentiels et brident souvent les initiatives par des cadres de pensée trop figés. Je ne me reconnais dans aucun parti, comme beaucoup de Français, et j’ai un idéal, celui de redéfinir notre modèle de société en France et en Europe, que je compte mener jusqu’au bout.
Evidemment, il n’est pas toujours facile de jongler entre vie professionnelle et engagement citoyen. C’est pour cela que les réseaux sociaux, mais également tous les outils qui permettent de collaborer en ligne et de travailler en groupe, sont très importants à mes yeux. C’est comme cela que nous construisons un projet collectif, avec des personnes volontaires qui, spécialistes dans leur domaine ou citoyens engagés, souhaitent partager leurs expériences et porter de nouvelles solutions.

On a l’impression que la France entière se politise actuellement – et votre initiative fait certainement partie des raisons de cette « politisation ». Est-ce qu’on peut déjà dire aujourd’hui que « LaPrimaire.org » aura été un succès ?

Changer l’Ecole, ce n’est pas uniquement changer les modalités d’action, c’est changer structurellement et en profondeur le fonctionnement de l’Ecole dans sa globalité en y associant tous les acteurs. C’est donc mener en parallèle une réflexion sur les attentes des élèves (enfants ou adultes d’ailleurs), des familles, des enseignants, et sur son objectif actuel dans le monde du XXIe siècle (sans cesse en mouvement).

Si l’Ecole a pour mission de préparer nos enfants à vivre dans une société en perpétuelle mutation, à développer leurs compétences, aptitudes, et capacités d’adaptation, force est de constater qu’elle n’assure que très partiellement sa mission.

Parmi un grand nombre de pays développés, notre Ecole reste une des plus inégalitaires, et fait plus grave, cette inégalité se creuse davantage d’année en année. En effet, quatre écoliers sur dix quittent l’école primaire avec de graves lacunes en lecture, écriture et calcul ; ils ne parviennent pas à rattraper ce retard au collège et 15 % ne maîtrisent toujours pas ces savoirs fondamentaux à l’issue de la scolarité obligatoire.

Un tiers seulement des élèves entrant en 6ème au collège parvient au baccalauréat dans le temps initialement prévu de son parcours éducatif et entre 100 000 à 150 000 jeunes, décrochent et sortent chaque année du système scolaire sans diplôme. Ce coût du décrochage scolaire (tous coûts induits) a un impact très lourd dans notre société ; il correspond à 1,1 % de notre PIB en 2014, c’est-à-dire qu’il se monte à 22,1 milliards par an.

Plus d’un tiers des étudiants de l’enseignement supérieur abandonne ses études dans la première année de leur cursus. Plus de 40 % des enseignants disent se sentir mal préparés au volet pédagogique de leur métier et leur rémunération est bien inférieure aux autres pays de l’OCDE.