L’homme de la Renaissance marque le point de départ d’une grande métamorphose qui conduira à la fin de la société aristocratique. Par la suite, avec homo œconomicus l’économie s’émancipe des contingences sociales et politiques. Aujourd’hui, c’est dans la Silicon Valley qu’a été conçu un nouvel homme qui veut vivre dans une société « pratique » sans plus s’embarrasser des contraintes de la vie commune. C’est la société technocapitaliste qui va désormais lui offrir tout ce dont il a besoin. Dans celle-ci, le pouvoir d’organisation appartient à des processus technologico-financiers qui voient le libéralisme comme un projet dépassé et inadapté au monde contemporain. Dans ce sens, c’est un projet qui, non seulement ne peut répondre aux grands enjeux auxquels nous devons faire face, mais qui présente aussi de grands risques pour nos libertés…

Renaud Vignes
article publié le 6 février sur le « Journal du Mauss »

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Qu’est-ce-qui fait qu’une société d’individus tient ensemble ? La réponse à cette question éminemment politique est étroitement liée à notre vision de l’homme. Au fil du temps, celle-ci a profondément changé.

Aujourd’hui, pendant que notre pays se réjouit des nouveaux visages de la démocratie, un mouvement beaucoup plus puissant est à l’œuvre. Il vise, si l’on en croit ses grands prêtres, non plus à changer (améliorer ?) notre société, mais directement à changer l’homme pour lui permettre de dépasser toutes ses limites actuelles.

Dans « l’ancien temps », les gens étaient ordinaires et la société décente

Pendant longtemps, c’est la philosophie morale et politique qui s’est penchée sur l’étude des mondes communs. Dans son livre Théorie des sentiments moraux[1], Adam Smith décrit un monde qui repose sur les relations de sympathie entre les hommes. Il explique l’origine de ces sentiments (le sentiment de justice ou d’injustice, le sentiment de remords, le sens de ce qui est indécent, malséant ou inélégant) à partir d’un petit nombre de réactions naturelles ou instinctives qu’il appelle « principes de la nature humaine ». Par exemple la capacité de sentir instinctivement ce qu’est en train d’éprouver quelqu’un d’autre.

Dans cette vision, l’homme n’est pas « un loup pour l’homme ». Les pulsions égoïstes (que Smith ne nie nullement) sont limitées par des sentiments moraux qui surgissent naturellement lorsque la personne est confrontée à ce que nous pourrions nommer « l’expérience ordinaire ». Ainsi, loin du marché froid (la main invisible qui apparait dans la Richesse des Nations[2]), c’est directement dans la société que Adam Smith voit la capacité des individus à tenir ensemble.

Ce comportement « coopératif » de l’homme, cette nécessité de s’inscrire dans des relations de solidarité, nous les retrouvons dans les écrits politiques de Georges Orwell. Pour lui, il est clair qu’une société dans laquelle les individus n’auraient plus rien d’autre en commun que leur aptitude rationnelle à conclure des marchés intéressés ne peut constituer une communauté digne de ce nom. Il entend se référer à un ensemble précis de vertus traditionnelles telles que l’honnêteté, la générosité, la loyauté, le sens du partage ou l’esprit d’entraide. Ces vertus forment un indéfinissable “sens de la limite” qui borne les comportements et permet aux personnes de vivre ensemble de manière solidaire et confiante.

Dans cette vision de la société, ce sont les valeurs morales et le partage de réalités collectives qui permettent le vivre ensemble. Ce sont les enracinements, les liens interpersonnels qui forgent l’expérience commune. Dans ce sens, cette forme de société apparait comme un but politique. Celui de préserver ce qui est déjà bon dans la vie des gens.

C’est d’ailleurs comme principe d’action que, sur la période contemporaine, cette vision a pu être observée lors des mouvements de dissidence en l’Europe de l’Est de la fin des années 70. Vaclav Havel dans son ouvrage « Le pouvoir des sans-pouvoir » exalte le réveil de la société civile : dans les sociétés post-totalitaires nées de l’effondrement du communisme, il faudra, dit-il, que surgissent de nouvelles structures, des associations civiques et citoyennes qui favoriseront la transition démocratique

Demain, l’homme sera « augmenté » et vivra dans une société sans limites

« Il était une fois des individus libres, autonomes, parfaitement indifférents les uns aux autres, sans relations d’aucune sorte et qui, surtout, ne se comparaient pas. Leur conduite était rationnelle. Affectant les moyens rares dont ils disposaient de façon à satisfaire au mieux leurs fins propres[3]« . C’est ainsi que Jean Pierre Dupuy décrit les personnages qui vont former la société dans la vision utilitariste du monde moderne.

Progressivement cette forme de société prend la place de la société traditionnelle. Elle tient sa légitimité du fait que la discipline qui l’a enfantée est devenue une science à part entière. Elle a son prix Nobel, et même lorsqu’elle traite de questions morales et politiques, c’est en tant que science qu’elle s’exprime. Mais, à la différence des autres disciplines, l’économie moderne est portée par une idéologie – nous voulons parler du marché – qui est progressivement passé du stade de simple mécanisme d’ajustement de l’offre et de la demande de biens économiques au statut de système d’organisation globale du vivre ensemble.

Pour devenir autonome, l’économie doit prouver non seulement la cohérence interne de son domaine, mais encore que cette cohérence est orientée vers le bien commun afin d’en légitimer la dimension morale et politique. Ce double objectif est atteint lorsqu’un nouvel individu apparait. Il est de nature égoïste et rationnel, il va s’appeler homo œconomicus. Et c’est le mécanisme de la main invisible qui permet de répondre à la question du bien commun.

Pendant un siècle la plupart des hommes politiques et les économistes eux-mêmes préconisent de se garder de toute extrapolation indue de ce modèle à toutes les formes d’activité humaine. Ils sont conscients que les conditions de validité de homo œconomicus sont très restrictives. A l’image de la boite de Pandore, ce modèle doit donc rester confiné dans des limites très strictes sous peine de voir dans le marché la solution à tous les problèmes de coordination des activités humaines.

Jusqu’à la fin des années 1960, l’économie est ainsi restée cantonnée aux domaines des échanges marchands. Cette science avait en effet en face d’elle des concurrents redoutables tels que la famille, les structures sociales, la politique ou le religieux. Lieux dans lesquelles la gratuité est la norme.

Mais, homo œconomicus va trouver un allié précieux dans l’émergence d’une idéologie nouvelle basée sur l’autonomie et la négation des limites en remplacement de la morale, de l’autorité et d’une certaine approche conservatrice de la vie en société. C’est toute une génération qui acquiert alors une certaine vision du monde. C’est toute une conception de l’homme, des structures sociales et de la culture qui se trouve remise en cause. L’une des conséquences les plus marquantes de cette époque est celle de sa dépolitisation. Au milieu des années quatre-vingt, on assiste à la fin de la société politique dont François Mitterrand sera sans doute le principal fossoyeur lorsqu’il renoncera en 1983 à appliquer le programme pour lequel il a été élu. À partir de cette date, la politique n’a plus pour but de transformer l’ordre des choses, mais de gérer au mieux les contraintes de la mondialisation.

Au tournant des années quatre-vingt, le nouveau conformisme est en place. Le rejet ou la méfiance à l’égard de tout pouvoir s’accompagne du fantasme d’une société composée d’individus autonomes et entreprenants, égaux quant à leurs compétences et leurs talents, vivant dans une société horizontalisée, organisée en réseau dans la plus grande transparence, ignorant les frontières, résorbant tout pouvoir et toute hiérarchie dans la dimension de la pure fonctionnalité.

Malgré tous les efforts de l’État providence et une redistribution toujours plus massive, la puissance naturelle de ce mouvement individualiste conduit à fragiliser tout ce qui se situe entre l’État et l’individu. Et paradoxalement contribue à renforcer l’État. En fragilisant la famille au nom des droits individuels, c’est à l’État qu’est confié le soin de mettre en place les nécessaires soutiens aux parents ou enfants isolés. En fragilisant le rôle d’éducateur jusqu’alors naturellement dévolu aux parents, on confie aux professeurs le soin d’apprendre les rudiments de la vie en commun à des enfants « perdus ». En brisant des parcours professionnels, le marché transfère aux contribuables le soin de financer les politiques d’accompagnement pour permettre la survie de ceux qui se retrouvent « inutiles ». En pulvérisant l’engagement politique et civique, le marché oblige les collectivités publiques à inventer des moments et des lieux où ce qui était un bénévolat naturel devient un moyen de gagner sa vie tout en œuvrant au bien public.

Au tournant du millénaire, l’économie commence à sortir du champ dans laquelle elle était limitée. C’est ce que Karl Polanyi appelle le « désencastrement ». Cette mutation peut se réaliser au moment précis où la sphère de l’échange s’émancipe de l’emprise du politique pour se doter d’une grande autonomie. À partir de cette date, l’économie se dégage des limites dans lesquelles elle était réduite. Sa subordination aux dimensions politiques, culturelles et éthiques de la société se réduit progressivement et la « raison économique » peut commencer son expansion impériale.

À la suite des travaux menés à l’école de Chicago, le champ de l’économie s’étend à l’ensemble des comportements humains et des décisions qui y sont associées. Ce qui définit l’économie, ce n’est plus le caractère marchand ou matériel du problème à traiter ; mais la nature même du problème : toute question qui pose un problème d’allocation de ressources et de choix dans le cadre d’une situation de rareté caractérisée par l’affrontement de finalités concurrentes relève de l’économie et peut-être traitée par les outils de l’analyse économique.

Rien, a priori, ne doit plus lui échapper. L’air, l’eau, l’amour, l’amitié, la politique… pour cette nouvelle théorie que l’on appelle néo-libérale, il s’agit de biens qui ont une valeur, une utilité et dont les « prix » sont régis par les lois de la concurrence. C’est dans cette perspective que l’homme devient un « capital humain ».

Les conséquences de ces nouvelles approches sur l’organisation de nos sociétés sont énormes. A titre d’exemple, c’est à partir de cette conception de l’étudiant comme capital humain que sera initié le processus de Bologne en 1998 qui va conduire à la création de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Et c’est dans cet espace que progressivement va s’instaurer une compétition toujours plus forte entre les universités (d’ailleurs s’est maintenant instauré un marché des « profs » au niveau mondial). De la même manière, la concurrence entre les travailleurs va pouvoir s’organiser. La réglementation portant sur le travail détaché est l’une des applications bien connue de cette vision de l’homme. La politique non plus n’échappe pas à ce grand basculement. Dans les années soixante, les économistes de l’Ecole du « public choice » (toujours à Chicago) ont poussé l’idée que c’est au travers d’une nouvelle « technologie » politique que la démocratie pourra se régénérer. Cinquante ans plus tard, en France, l’application pure de cette approche a permis l’émergence d’un Président qui a basé toute sa campagne sur cette idée qu’une nouvelle « technologie » politique correspondrait aux attentes des français et qu’il fallait donc la proposer pour être élu.

Aujourd’hui, le modèle de l’État providence recule partout devant son concurrent : le modèle néo-libéral, c’est-à-dire celui de l’égal accès aux inégalités. L’objet politique change. Il n’est plus de lutter contre les inégalités, mais de permettre à chacun d’y accéder selon le principe de justice de John Rawls. L’homme est devenu mobile, substituable et c’est son mérite qui doit lui permettre de progresser dans une société devenue mondiale et indifférenciée. Et c’est aux règles de la concurrence que l’on confie le soin d’assurer un fonctionnement juste du système.

Mais, notre récit ne se termine pas ici. Certains, dans la Silicon Valley constatent que ce modèle néo-libéral laisse encore trop d’espaces à des activités gratuites. Ils veulent en repousser les limites. Dans cette perspective, ils se proposent de changer de paradigme. « Changer l’être humain plutôt que changer le monde[4]« , telle pourrait être résumée la rupture introduite par ce qui apparait comme le nouveau projet de civilisation. Dans un premier temps, la technologie numérique doit permettre de rendre inutile la relation humaine (le like de Facebook a depuis longtemps remplacé l’amitié sincère). Mais plus fondamentalement, il ne s’agit plus d’améliorer nos conditions de vie sociale par la politique. Il s’agit d’améliorer l’humain directement. Dans ce monde nouveau, il n’est plus question de remettre en cause l’ordre social, il est question de créer un homme parfaitement adapté à l’ordre techno-libéral.

Cet homme augmenté portera de nombreuses prothèses. Or, c’est bien leur présence qui confirme que ce nouvel homme sera en fait un homme diminué. De la même manière que nos étudiants ne savent déjà plus ni écrire ni compter, l’homme augmenté ne saura plus marcher sans son GPS. L’humanité 2.0 sera en réalité très inférieure à celle qui l’a précédée. Dans cette dernière, l’homme « primitif » possédait ses bras, ses cinq sens. Dans l’humanité 2.0, il ne les possède même plus car son corps sera la propriété des multinationales.

Cette grande transformation anthropologique ouvre la porte à la disparition définitive de la société décente et traditionnelle. Le risque est grand que cette idéologie repousse la possibilité d’une vie authentiquement humaine, laquelle suppose d’être partagée plutôt qu’augmentée. Dans un temps qui parait si lointain, il ne s’agissait pas de devenir plus qu’humain, mais simplement d’essayer d’être plus humain !

A la différence des évolutions précédentes, l’idéologie techno-libérale, si nous n’y prenons garde, peut détruire les principes fondateurs de l’humanisme européen. Son projet de changer l’homme n’est pas à prendre à la légère. Pour annoncer le lancement de sa nouvelle société Neuralink[5] , Elon Musk a expliqué que ce serait le seul moyen qu’aurait l’homme pour ne pas être dépassé par l’Intelligence Artificielle !

Mais, cette société mondialisée, standardisée et marchandisée à l’extrême, est-elle certaine ? La société civile arrive au pouvoir. Peut-être pensera t-elle que l’histoire n’est pas encore écrite. Peut-être imaginera t-elle qu’il est honorable de porter une autre vision dans laquelle un monde imparfait, mais humain est encore possible. Pour ce faire, elle devra reconsidérer notre vision du progrès. Le vrai progressisme ne réside pas dans le nombre de puces qui seront implantées dans notre corps, ni de notre capacité à vivre 150 ans, et encore moins d’être asservi aux machines. Le vrai progressisme sera d’avoir décidé de « nous empêcher[6]« , c’est-à-dire de rester humain tout simplement.

 

[1] La théorie des sentiments moraux, Puf, 2014

[2] La richesse des nations, Adam Smith, Flammarion, 1999

[3] Libéralisme et justice sociale, Jean-Pierre Dupuy, ed Pluriel 1992

[4] Nicolas Le Dévédec, Figarovox, 2 septembre 2016

[5] L’objet de cette société est de développer des puces électroniques qui seraient implantées dans notre cerveau afin d’en augmenter ses capacités. Ainsi notre cerveau pourrait devenir la propriété de Neuralink !

[6] « Un homme, ça s’empêche », phrase que l’on doit au père d’Albert Camus

Compte tenu de l’échec des processus des primaires des partis politiques ,

Compte tenu de la contestation forte des processus de désignation des différents candidats pour les investitures ,

Force est de constater qu’il est urgent de modifier totalement les processus de désignation des candidats pour toutes les élections des représentants des citoyens.

C’est pourquoi, certaines des propositions de Sénat Citoyen sont intégrées dans notre projet « Génération Demain ».

Nous devons ré-instaurer de la démocratie au sein de nos institutions, et cela passe par  une répartition équilibrée des pouvoirs et des rôles des femmes et des hommes au sein de celles-ci, qu’elles soient nationales ou locales.

Dans la France du début du 21ème siècle, en principe, nos enfants sont scolarisés, toute personne peut être soignée, on ne meurt plus de faim, nous n’avons pas de prisonniers politiques, et surtout, distractions et loisirs sont à portée de main. Mais alors, de quoi se plaint-on ? Ne pourrions-nous pas nous contenter d’un tel monde ?

Revenons quelques années en arrière. Une époque où j’avais fait mienne l’idée de J Attali selon laquelle « les nations allaient devenir des hôtels où l’on poserait provisoirement ses valises ». Un monde peuplé de « citoyens du monde », partageant la même envie de vivre ensemble, un monde où la liberté économique promettait d’apporter définitivement emploi et prospérité pour tous. A cette époque, nous étions tous « progressistes » et les « conservateurs » nous faisaient horreur.

Aujourd’hui, nous connaissons les conséquences de cette vision idéalisée : un chômage de masse dans certains pays, une pauvreté galopante dans d’autres et surtout une interrogation profonde sur les valeurs progressistes qui nous avaient été promises. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser que le monde va mal. Nous sommes de plus en plus nombreux à comprendre que ce sont les équilibres profonds de notre vie qui sont bouleversés, et que ce changement se produit sans nous. Et nous avons raison !

Nous vivons une époque où des puissances inhumaines de plus en plus gigantesques – techniques, économiques, religieuses… se dressent contre l’individu. Dans Un peu d’air frais, le roman que Georges Orwell écrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale[1], le personnage principal Georges Bowling explique :  » Je ne suis pas un imbécile, mais je ne suis pas non plus un intellectuel. En temps normal, mon horizon ne dépasse pas celui du type moyen de mon âge, qui gagne sept livres par semaines et qui a deux gosses à élever. Et pourtant, j’ai assez de bon sens pour voir que l’ancienne vie à laquelle nous sommes accoutumés est en voie d’être détruite jusque dans ses racines. Je sens que ça vient. Je vois la guerre qui approche et l’après-guerre, les queues devant les magasins d’alimentation, la police secrète et les haut-parleurs qui vous disent ce qu’il faut penser. Et je ne suis pas le seul dans ce cas. Il y en a des millions comme moi. Les types ordinaires que je croise partout, les types que je rencontre dans les pubs, les conducteurs d’autobus, les représentants en quincailleries – tous se rendent compte que le monde va mal ».

Nous voyons bien que d’autres décident pour nous[2], qu’ils se sont déjà écartés de nous et évoluent dans un monde différent du notre. Les membres de cette nouvelle classe, se rêvent «citoyens du monde» mais n’acceptent «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement». Ils se sont «retirés de la vie commune et ne veulent plus payer pour ce qu’ils ont cessé d’utiliser[3]».

Un certain nombre de Français ont le sentiment d’avoir sous les yeux le spectacle d’un monde qui leur échappe ; mais ce qui est grave, c’est la résignation avec laquelle ils l’acceptent. Et c’est là le vrai danger qui nous guette. Il n’est ni économique car nos ressources sont énormes, ni démocratique car chacun est libre de voter pour le candidat de son choix. En fait, nous sommes menacés par l’indifférence généralisée à tout ce qui concerne notre vie en commun et en conséquence, nous sommes menacés par une disparition de ce que Renan appelle « la fierté de prolonger des combats qui ont été menés avant moi et pour moi ». Qu’il s’agisse du Brexit, de l’élection de D. Trump, de l’état d’urgence dans lequel nous sommes plongés depuis 2 ans ou encore de la probable présence de Marine Le Pen au 2ème tour de notre élection présidentielle, nous nous habituons à ces situations et y sommes devenus indifférents.

Le « vivre-ensemble », le « pacte-républicain », nos hommes politiques les évoquent sans cesse depuis des décennies sans qu’on en voit une application concrète dans nos vies. C’est à cette histoire commune, et parallèlement à la vie « en commun » que nous devenons indifférents.

Comment reprocher alors à certains immigrés de ne pas s’intégrer quand ils se retrouvent dans un univers sans identité commune ? (à moins de considérer que les supermarchés, les jeux vidéos et l’indécence de certaines émissions télévisées forment notre « identité »). Comment expliquer alors, au-delà des différences culturelles, la réalité de la formidable intégration des générations précédentes lorsque la société ouvrière par exemple voulait encore dire quelque chose.

La culture du marché et celle du progrès ont allié leurs forces pour nous laisser une société fragmentée, dans laquelle les personnes se retrouvent isolées, sans enracinement et souvent indifférentes les unes aux autres. Selon Hanna Arendt[4], quand on arrive à une telle situation, les discours démagogiques deviennent des banalités et ouvrent la porte à toutes les aventures. Nous y sommes peut-être !

Si on veut changer l’ordre des choses, c’est une tâche immense qui nous attend. Nous devons recréer une vie en commun sans laquelle rien ne sera possible. Le combat contre l’indifférence généralisée n’est pas encore perdu. Nous sommes convaincus que beaucoup de Français n’acceptent pas cette situation. Pour mener ce combat nous devons abandonner les vieilles recettes Étatistes ou libérales et construire ensemble un nouveau modèle. Ce paradigme ne peut plus nous être imposé du haut vers le bas, il est trop tard, le mal est trop profond, la situation est trop complexe.

La seule voie envisageable est celle de reconstruire UNE GRANDE SOCIÉTÉ, une société qui repartira des territoires et qui s’appuiera sur l’engagement de tous.

Le cas des migrants de la jungle de Calais en est un parfait exemple. Traité par l’État, cette problématique a coûté des dizaines de millions d’euros, a désespéré les habitants et les commerçants de cette ville, a fait monter le FN et a laissé les migrants dans une situation misérable. Lorsqu’au bout de plus de 10 ans, la décision a été prise de proposer à des villages volontaires, donc à des gens ordinaires, de prendre en charge ce problème, le coût sécuritaire a été quasiment réduit à néant, les migrants ont trouvé un accueil décent et parfois même, un début d’intégration a permis à certains d’entrevoir un avenir en France.

Jusqu’à présent nos dirigeants nous ont laissé à l’écart et nous nous sommes laissés faire par manque de confiance en nos capacités. Nous avons eu tort parce que les problèmes politiques à régler nous concernent dans notre quotidien. Ensuite, nous avons mésestimé nos capacités de bon sens qui sont un atout politique majeur. Mais surtout notre erreur a été d’imaginer que nos représentants politiques avaient une meilleure connaissance des dossiers et plus d’aptitudes pour les traiter. Nous sommes donc dans cette situation parce que nous n’avons pas OSÉ prendre nos responsabilités.

C’est lorsque les personnes vivent réellement, quotidiennement, ensemble dans un même monde qu’une histoire commune prend corps et peut se transmettre. Ce postulat se vit encore dans nos territoires, en particulier dans les milieux ruraux. On comprend mieux alors le décalage énorme entre un certain renoncement à l’identité (qu’on retrouve plutôt dans nos villes), et la toute autre réalité que vivent des millions de gens qui ne sont à l’origine, ni plus fermés, ni plus « beaufs » que n’importe qui, mais qui finissent par le devenir en découvrant quotidiennement le sacrifice de l’identité qu’on leur demande, sous peine d’apparaître réactionnaires, voire fascistes…

Cette reconstruction d’une Grande société parie sur notre bon sens et sur notre capacité à nous engager dès lors que nous comprenons les enjeux. Elle parie sur la capacité des territoires à se réapproprier ce qui leur appartient : le vent, le soleil, la terre, la démocratie, la solidarité, la proximité… C’est une nouvelle forme de « conservatisme ouvert » qui parie sur un projet répondant à ce dont nous avons besoin : des relations sociales, une sécurité économique pour nous et nos enfants, un logement décent et pour les plus anciens une fin de vie digne. Et enfin et peut-être surtout, le sentiment d’appartenir à un monde commun à partager.

Renaud Vignes – mars 2017

 

[1] Un peu d’air frais , Georges Orwell, 1939, p. 210.

[2] https://citizenlab.fr/2017/01/27/un-monde-parfait

[3] The revolt of the elites, Christopher Lasch, 1994

[4] Les origines du totalitarisme, Hanna Arendt, Gallimard 2002

Merci à tous !
Merci d’avoir été si nombreux à venir nous écouter, à échanger avec nous, et à partager un moment convivial et ouvert.


Avec nous , ce LUNDI 13 MARS, des CITOYENS, des MILITANTS ASSOCIATIFS , des représentants des mouvements citoyens (GÉNÉRATION CITOYENS, NOUS CITOYENS, EN MARCHE,…) des élus de leurs communes, des amis, des sympathisants, des militants, et bien d’autres encore…

Nous étions une cinquantaine de personnes motivées, venues de toute la Région PACA 

Merci à Malika, Frédéric, Véronique, Thierry, Renaud, Jacques, Cécile pour leurs interventions éclairantes.
Merci à Marie-France, Eric, Dominique pour l’organisation.
Merci à tous les présents-tes pour leurs échanges avec nous et leurs interrogations pertinentes.
Merci à tous ceux qui nous ont fait part de leurs regrets de n’avoir pas pu être avec nous.


Le Projet Génération Demain : Le projet politique citoyen des citoyens est lancé !
Il faut maintenant que chacun s’en empare

#OnContinueLaRouteEnsemble

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#OSONS !!!


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On y attend vos « likes »

Si comme nous, vous avez fait le constat que nos gouvernants, de tout bord politique, ne savent, ne peuvent, ne veulent plus penser le futur et encore moins le bâtir comme nous, Citoyennes et Citoyens, l’imaginons et le souhaitons …

…alors, venez découvrir le projet « Génération Demain » et débattre avec nous

Génération Demain, c’est un projet de société innovant pour que la Société Civile puisse enfin peser sur les débats politiques qui ont commencé.

Depuis 2013, nous sommes plusieurs, femmes et hommes, qui avons décidé de passer à l’action pour construire un projet de société, un projet politique, qui nous corresponde.

Nous avons donc décidé de retrousser nos manches, et de tracer un nouvel horizon pour la France et pour l’Europe.

Le projet Génération Demain affirme que les territoires sont au coeur des réformes que nous appelons,  et qu’il appartient à la société civile de retrouver en leur sein toute sa capacité à maîtriser son destin.

CitizenLab regroupe des personnes d’horizons divers, mais qui croient dans les valeurs de responsabilité, de prospérité et de justice.


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Nous vous donnons rendez-vous à La Baume-Lès-Aix – 13900 Aix-en-Provence

Notre rencontre sera suivie d’un apéro citoyen, pour lequel nous vous demanderons une petite participation.

Par Kévin Boucaud 19/02/16 – Article sur Slate.fr

Montée des mouvements identitaires d’extrême droite dans les pays occidentaux, Brexit, élection de Donald Trump, défaites de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et Manuel Valls lors des primaires… Les analystes politiques ont de plus en plus de mal à comprendre les votes populaires. L’œuvre de Christopher Lasch, sociologue et historien américain décédé il y a vingt-trois ans, anticipait déjà largement ce moment populiste que nous vivons actuellement.

Le 14 février 1994, Christopher Lasch décède d’une leucémie, dix jours seulement après avoir achevé son testament politique, La révolte des élites et la trahison de la démocratie (Climats, 1996), qui sera publié à titre posthume. Le sociologue américain, héritier du marxisme de l’école de Francfort (Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, etc.) et lecteur de George Orwell, y critique durement les nouvelles élites du capitalisme, coupables selon lui d’avoir trahi l’idéal démocratique.

La démocratie mise en danger par ses élites

Pour Lasch, notre époque est déterminée par un phénomène social inédit: la révolte des élites. Composée de «ceux qui contrôlent les flux internationaux d’argent et d’informations, qui président aux fondations philanthropiques et aux institutions d’enseignement supérieur, gèrent les instruments de la production culturelle et fixent ainsi les termes du débat public», cette «nouvelle classe» se distingue par «l’investissement réalisée dans l’éducation et l’information». Il précise cependant que «mis à part ses revenus en hausse rapide, la bourgeoisie aisée, le cœur de ces nouvelles élites, se définit moins par son idéologie que par son mode de vie, qui la distingue, d’une manière de moins en moins équivoque, du reste de la population».

D’après Lasch, les nouvelles élites, c’est-à-dire «les personnes qui se situent dans les 20% supérieurs en terme de revenus», grâce à leurs richesses considérables et à la mondialisation, qui permet la mobilité totale des capitaux et des personnes les plus fortunées, ne vivent plus réellement dans le même monde que leurs concitoyens. En cela, elles s’opposent à la vieille bourgeoisie des XIXe et XXe siècles, qui était contrainte par sa stabilité spatiale à un minimum d’enracinement et d’«obligations civiques». Ainsi, «bibliothèques, musées, parcs publics, orchestres, universités, hôpitaux et autres aménagement publics […] étaient autant de monuments à la magnificence des classes supérieures». La mondialisation, d’après le sociologue, a transformé les élites en touristes dans leurs propres pays. Les membres de cette nouvelle classe, qui se rêvent «citoyen[s] du monde» mais qui n’acceptent «aucune des obligations que la citoyenneté dans une forme de cité sous-entend normalement», se sont «retirés de la vie commune et ne veulent plus payer pour ce qu’ils ont cessé d’utiliser».

C’est ce qui amène Christopher Lasch à conclure, en référence à La révolte des masses (1929) du philosophe espagnol José Ortega y Gasset: «Naguère, c’était la “révolte des masses” qui était considérée comme la menace contre l’ordre social […]. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses.» Car cette «révolte des élites» détruit le débat démocratique. Le marxiste explique que «l’isolement croissant des élites signifie entre autre chose que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire». La conséquence est que «le débat politique se restrei[nt] la plupart du temps aux “classes qui détiennent la parole”».

Or, ces dernières demeurent protégées des nouveaux problèmes qui touchent les classes populaires. Elles «ont perdu tout contact avec le peuple». Celui-ci vit «le déclin de l’activité industrielle et la perte d’emploi qui en résulte; le recul de la classe moyenne; l’augmentation du nombre des pauvres; le taux de criminalité qui monte en flèche; le trafic de stupéfiants en plein essor; la crise urbaine».

Le résultat de cette scission du haut de l’échelle est que «personne n’a de solution vraisemblable à apporter à ces problèmes inextricables» et qu’on «assiste à des batailles idéologiques furieuses sur des questions annexes». Dans le même temps, «ceux qui fabriquent l’opinion cultivée» perçoivent les «gens ordinaires» comme «désespérément minables, ringards et provinciaux, […] peu au fait des évolutions du goût ou des modes intellectuelles, […] obnubilés par la littérature de gare, les romans d’amour ou d’action, et abrutis par une surdose de télévision». Ainsi, «bon nombre des gens de bien, selon l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, ont toujours été sceptiques quant à la capacité des citoyens ordinaires à saisir des problèmes complexes et à produire des jugements critiques». Or, «la démocratie demande un échange vigoureux d’idées et d’opinions».

De la révolte des élites à la révolte des masses

Cette séparation de la nouvelle classe supérieure s’accompagne d’une panne de l’ascenseur social. Celle-ci est notamment alimentée par la crise que traverse l’école publique, à laquelle réussissent à échapper les couches aisées de la société, grâce aux écoles privées notamment. Pour être efficace, le mythe de la méritocratie doit laisser croire à un semblant de justice. Ainsi, «quoique les avantages héréditaires jouent un rôle important pour l’obtention d’un statut dans les professions intellectuelles ou les cercles dirigeants de l’entreprise, la classe nouvelle doit préserver la fiction selon laquelle son pouvoir repose sur la seule intelligence».

C’est pour cela que «l’évolution générale de l’histoire récente ne va plus dans le sens d’un nivellement des distinctions sociales, mais de plus en plus vers une société en deux classes où un petit nombre de privilégiés monopolisent les avantages de l’argent, de l’éducation et du pouvoir». Cette tendance est tellement visible que les «gens ordinaires» ne croient plus du tout en cette méritocratie. C’est pour cela que le repli des élites sur elles-mêmes finit par provoquer son symétrique dans les classes populaires, à commencer par la classe moyenne déclassée, qui est «devenue l’élément le plus patriote, pour ne pas dire chauvin et militariste, de la société». Ne se reconnaissant pas dans le type de société promise par ses élites, les classes moyennes rejoignent les classes populaires, déjà entrées en révolte. L’opposition s’opère de manière douce dans les urnes. Comme l’expliquait récemment l’historien français Jacques Julliard dans La gauche et le peuple (Flammarion, 2014), «le populisme du peuple n’est donc que la réplique à l’élitisme des élites».

Après avoir grossi les rangs de l’abstention, les classes populaires des deux côtés de l’Atlantique ont décidé de «voter mal». Si elles ne sont pas toujours en mesure d’imposer leurs choix politiques, elles ont compris qu’elles avaient la capacité de sanctionner leurs dirigeants. Après avoir presque failli empêcher la signature du traité de Maastricht en 1992, les classes populaires françaises ont massivement rejeté dans les urnes le traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE) en 2005. En effet, si le «non» l’a emporté par 54,68%, ce vote était plébiscité, selon un sondage sortie des urnes de l’institut Ipsos, par 67% des employés, 70% des agriculteurs, 79% des ouvriers et 71% des chômeurs.

Le constat vaut également au Royaume-Uni pour le Brexit: en juin 2016, 64% des ouvriers britanniques ont choisi le retrait de leur pays de l’Union européenne. De même, si les métropoles plus favorisées, comme Londres, ont voté pour rester dans l’Union, les green belts, ces ceintures vertes encerclant les grandes villes, et les Midlands, régions du centre du pays, ainsi que les zones autour de certaines vieilles villes industrielles ont majoritairement fait le choix inverse. Aux États-Unis, l’élection de Donald Trump, en novembre dernier, a été portée par le centre du pays, tandis que les côtes, plus favorisées, ont choisi Hillary Clinton. Nous pouvons ajouter au tableau le fait que les perdants de la mondialisation se réfugient de plus en plus dans le vote identitaire d’extrême droite, comme en témoignent par exemple la progression du vote Front national depuis trente ans maintenant et, plus récemment, de l’AFD en Allemagne, du Parti pour la liberté aux Pays-Bas ou de l’Ukip au Royaume-Uni.

Le «populisme de gauche» comme solution

Mais Lasch ne s’arrête pas au constat: il tente également de proposer une solution. Le sociologue prend parti pour la majorité qui possède peu. Il plaide pour un populisme, terme remis à la mode à gauche ces dernières années par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, inspirateurs du mouvement espagnol Podemos et de Jean-Luc Mélenchon.

Dès les années 1990, Lasch veut rétablir une opposition politique entre peuple et élite plutôt qu’entre électeurs de gauche et électeurs de droite. Il estime que «si nous pouvons surmonter les fausses polarisations que suscite aujourd’hui la politique dominée par les questions de sexe et de race, peut-être découvrirons-nous que les divisions réelles restent celles de classes». L’Américain prend appui sur le mouvement populiste américain, initié par le People’s party au XIXe siècle. Fondé en 1891, ce parti «à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré par un programme de transformation économique ambitieux et précis», selon les mots du directeur du Monde diplomatique Serge Halimi, dénonce le monde de la finance, la corruption des élus, la trahison de l’idéal démocratique américain et se fait l’avocat des paysans, des ouvriers et des petits producteurs.

Dans Le seul et vrai paradis (Champs-Flammarion, 2002), rédigé en 1991, Lasch fait remonter les prémices du populisme à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, avec des penseurs aussi divers que Ralph Waldo Emerson, William Cobbett, Orestes Brownson voire Thomas Paine, et dans «une certaine tradition qui se distingue par son scepticisme quant aux bénéfices du progrès commercial, et plus particulièrement par la crainte que la spécialisation sape les fondations sociales de l’indépendance morale». Dans La Révolte des élites, il prolonge l’histoire du populisme jusqu’au mouvement antiraciste des droits civiques des années 1960, mené par Martin Luther King. Pour le sociologue, «un peuple rabaissé s’est métamorphosé en citoyens actifs, fiers d’eux-mêmes, qui, tout en défendant leurs droits constitutionnels, ont atteint une dignité nouvelle».

Lasch voit dans le populisme à la fois un mode de contestation du capitalisme, mais également un retour au républicanisme caractérisé par un attachement aux traditions et aux vertus de la communauté, une défense de l’autonomie des individus et un certain sens des limites. Dans La révolte des élites, il explique que la promotion du «principe du respect» et de la responsabilisation des individus sont les conditions sine qua non au rétablissement d’un vrai civisme. Les règles communes doivent s’enraciner «dans le sens commun du peuple au lieu de l’être dans les idéologies qui séduisent les élites». Enfin, selon lui, «en s’approchant en gros de l’égalité économique», «le populisme est la voie authentique de la démocratie», car «une société démocratique ne peut autoriser une accumulation illimitée du capital». Pour cela, il faut «limiter le champ du marché et le pouvoir des grandes compagnies sans les remplacer pour une bureaucratie étatique centralisée» et rétablir des institutions permettant un vrai débat pluraliste. Lasch perçoit dans ces solutions un moyen de mettre fin à la nostalgie d’un passé idéalisé, au ressentiment et à l’individualisme qui gangrènent notre société.

Anticipant la déliquescence de nos démocraties, l’œuvre de Lasch reste plus que jamais d’actualité. Avec La révolte des élites, l’Américain a tenté de nous avertir que le pire pourrait arriver si rien ne changeait. Il a également tenté de tracer une voie de sortie de crise. Malgré un constat très sombre, le sociologue ne versait pas pour autant dans une forme de pessimisme et croyait que l’espoir était une vertu qui permettait de se battre.

 

Kévin Boucaud

 

Photo en tête de l’article : Les couvertures de trois livres de Christopher Lasch: «The True and Only Heaven: Progress and Its Critics» (1991), «The Revolt of the Elites: And the Betrayal of Democracy» (1994) et «The Culture of Narcissism: American Life in an Age of Diminishing Expectations» (1979).

L’EUROPE : LA FIN D’UNE PROMESSE OU LE DÉBUT DU RENOUVEAU ?

 

Pour avoir pensé l’Union Européenne comme une réaction à un moment de notre histoire, et non comme une essence ou un principe transcendant, on ne peut éviter l’interrogation sur sa pérennité, dès lors qu’elle est indissociable d’un moment du 20ième siècle et d’une configuration géopolitique révolus.

Notre continent, au 20ième siècle, s’est construit sur trois promesses. Tout d’abord celle de l’homme nouveau qui fondait l’horizon du communisme avec des dizaines de millions de morts à la clef. Ensuite celle de l’homme supérieur, prônée par les nazis, qui conduisit au naufrage de notre continent. La troisième enfin, se fit en réaction aux deux premières : ce fut celle de l’homme européen, rationnel, émancipé du sentiment national et vivant sur un continent pacifié, « fonctionnel » et capable de faire face à l’impérialisme américain.

En conséquence, dès sa création, l’Union a abrité une tension politique avec les États membres et une tension culturelle avec les Nations. Les fondements symboliques des nations, les cultures nationales étant considérés comme la cause des drames cités plus haut, il fallait les tenir aussi éloignés que possible des éléments constitutifs de ce projet. Aux passions nationales, on préféra la rationalité ; aux récits nationaux, on opposa la modernité. Dans le choix fondateur figurait la vision selon laquelle l’avenir de notre continent passerait immanquablement par l’affaiblissement de la nation au profit de l’Union, avec les composantes culturelles, portées par la première, progressivement remplacées par les valeurs (universalisme, paix, prospérité…) prônées par la seconde.

Ces oppositions n’empêcheront pas la réalisation de la première étape d’un magnifique projet d’union, car les facteurs historiques qui en étaient à l’origine étaient encore très présents dans la mémoire des dirigeants mais aussi et surtout dans celle des populations. Or, la donne changea lorsqu’un séisme politique survint le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin et l’ouverture, pour la première fois depuis 28 ans, de la frontière entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne fut réunifiée en octobre 1990 enclenchant le crépuscule du communisme en Europe.

Ainsi se ferme le moment historique qui a conduit à la promesse de l’humanisme européen.

A cette même époque, les objectifs initiaux sont en grande partie atteints et, sans que l’on s’en rende compte, l’Europe devient progressivement un processus à rendement décroissant. La paix, la coopération, la modernité, la prospérité, les droits de l’homme, la démocratie…, sont des réalités mais de nouveaux progrès en la matière allaient devenir de plus en plus difficiles à réaliser.

S’ouvre une nouvelle période durant laquelle l’Union devient ce qu’elle projetait initialement d’être et n’a plus de contre modèle. Or, construite non pas sur des fondements symboliques et identitaires constitutifs des nations mais sur des fondements rationnels et utilitaires, elle forme une « société » exagérément hétérogène qui ne possède ni culture commune, ni identité ancrées dans l’histoire.

La priorité est alors donnée à la libéralisation des échanges, à la monnaie unique et à un élargissement qui semble sans fin. L’Union devient le porte-parole d’une globalisation heureuse dans une Europe des marchands qui se construirait imperturbablement, sans jamais tenir compte de l’avis des peuples, jusqu’au moment où le monde serait un immense marché apportant la prospérité et la liberté pour tous !

Face au mur des réalités, c’est de nouveau l’échec. Prônant le libéralisme comme une religion, s’éloignant de plus en plus de la volonté des peuples, niant tout fondement culturel (l’abandon de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans le projet de Constitution en 2004 fut sans doute l’illustration majeure de cet abandon), les sentiments de fierté, de confiance et d’enthousiasme dont l’avenir de l’UE a aujourd’hui désespérément besoin sont totalement étouffés. L’UE est condamnée à entrer en crise ou à se déliter.

C’est à ce moment de l’histoire que nous sommes, et force est de constater que la copie est à reprendre complètement.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons porter un regard lucide sur les nouvelles menaces qui nous entourent. Paradoxalement, ces nouvelles menaces procèdent du même objectif que celles qui ont poussé les pères fondateurs à imaginer l’Europe : la servitudes des peuples. De nouveau dans ce 21ème siècle, la question qui se pose est celle de nos libertés. Si, en la matière, la menace d’un Islam agressif est bien connue, nous devons avoir conscience qu’une menace bien plus sournoise pèse sur nos vies mêmes. Comme le souligne Eric Sadin[1], cette menace c’est celle d’un modèle civilisationnel fondé sur l’organisation « algorithmique » de la société. Ce nouvel impérialisme qui nous vient de la Silicon Valley vise à détruire « les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix, et induisant leur corollaire, soit le principe de la responsabilité et le droit des sociétés de décider en commun de leur destin[2]« . Là où les totalitarismes du 20ième siècle ont échoué, cette nouvelle menace peut réussir car, rejoignant la vision d’Aldous Huxley[3], elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux (toujours plus nombreux) qui entendent s’y soumettre. Si cette menace se réalisait, nous serions alors bien loin du fabuleux récit de la création du monde que Pic de la Mirandole nous propose et qui va ensuite parcourir toute la philosophie moderne : « si l’homme n’est rien au départ, si aucun modèle, aucun archétype ne le prédétermine ni ne préfigure en quoi que ce soit son destin », si c’est parce que, comme le dira Sartre, « son existence précède son essence », alors il est le seul en ce monde qui soit libre d’inventer son futur[4].

Si nous voulons réinventer l’Europe, il faut affronter en face l’échec de ce que l’on nomme aujourd’hui libéralisme et reconnaître que le concept a été dévoyé. La rhétorique du libre marché a débouché sur l’abolition de la concurrence avec la création de nombreux cartels monopolistiques empêchant l’émergence de nouveaux acteurs innovants. Pratiqué au nom de la liberté des hommes, le libéralisme a exclu les plus faibles et les moins aisés de la propriété et a créé une armée de travailleurs salariés sous-payés qui ne possèdent rien en propre et n’ont rien à envier aux bataillons de prolétaires créés sous les régimes communistes.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons radicalement tourner le dos aux principes de construction qui ont opéré jusqu’à présent, ne plus être dans l’opposition avec les nations, mais être dans la complémentarité. Ce n’est plus d’un pilotage par le haut, mais d’une confiance dans la capacité des citoyens à maitriser leur destin que procèdera cette nouvelle Union. Il faut entendre la proposition de Régis Debray[5] : »Il faudra faire avec le multiple. On ne peut pas imposer l’un contre le multiple, on ne peut pas imposer l’Europe contre les européens dans leur diversité et postuler que le Finlandais et le Sicilien c’est la même chose. Je crois qu’il faut réconcilier identité et liberté. Mais la liberté sans l’identité ça n’a pas marché et l’identité sans la liberté c’est épouvantable ».

En conclusion, la synthèse de cette nouvelle vision de l’Europe nous est proposée par Roxane Revon[6] : « Notre mode de vie, notre vie même, dépendent de la façon dont les combats de ces prochaines années seront menés (…). Proposer une voie qui rééquilibrera les rapports de force actuels c’est se poser la question de futures lois que nous voulons nous donner à nous-même (auto-nomos). Cette loi morale individuelle que Kant a développée, nous pourrions la considérer à l’échelle d’un pays ou d’une union. Elle est avant tout une discipline. Celle de ne pas se résigner à vivre selon la volonté d’un autre (individu, État ou continent). Celle de rester fidèle à soi-même et à ses lois fondamentales (les droits de l’homme). » Dans cette affirmation, Roxane Revon nous propose d’emprunter un chemin nouveau pour mettre en œuvre les transformations souhaitées par les peuples pour assurer leur sécurité économique et sociale , c’est-à-dire la capacité à subvenir à leurs besoins sans dépendre de forces économiques incontrôlables et ce pourquoi les gens s’inquiètent le plus : s’occuper de leurs parents quand ils vieillissent, et du futur de leurs enfants. Et dans ces transformations, une Europe refondée devra prendre toute sa place.

Renaud Vignes

CitizenLab

 

[1] La silicolonisation du monde, Éric Sadin, édition l’échappée, 2016

[2] Éric Sadin, op cit p 30

[3] Le meilleur des mondes, Aldous Huxley, édition Poche, 2002

[4] Ce passage est tirée de la lecture du texte de Luc Ferry : la liberté est le propre de l’homme, Le Point Références, septembre-octobre 2010, p 7

[5] VIIè assises nationale de la recherche stratégique, 15 décembre 2016

[6] https://medium.com/@roxane.revon

Par Roxane Revon, 27 décembre 2016

L’avenir de la politique française ne peut être, comme aux Etats-Unis, un rétropédalage. Tout redevient, aujourd’hui, politique. Et ce peut être une chance. Notre mode de vie, notre vie même, dépendent de la façon dont les combats de ces prochaines années seront menés. La relance d’une course aux armements, la montée des populismes, des fanatismes, un président américain qui, en un tweet, change le cours d’une négociation ou défait des relations pacifiques… Les évolutions politiques et idéologiques qui apparaissent nécessitent une force opposée, une force contraire, qui rééquilibre la tendance. Et il sera trop tard, dans quelques années, pour se dire que nous aurions dû avoir une vision plus nette, plus ferme, de notre position. Nous devons, aujourd’hui plus que jamais, nous poser la question des rapports de force mondiaux, de l’actualisation de nos libertés et de notre modèle social dans le monde tel qu’il se fait. Il nous faut donc défendre en 2017, avec la même conviction, des solutions mondiales, continentales, nationales et locales ; aucune ne pourra exister sans l’autre. Or, de nombreux débats présidentiels semblent coupés de ce souci d’équilibre général.

Notre idée de l’avenir n’est pas celle d’un retour à un autre temps, ni même aux idées d’un autre temps. C’est celle d’un nouvel espace de pensée et d’agir que ma génération appelle de ses vœux, basé sur les mouvements, les inventions, les mœurs d’aujourd’hui.

Quelle autonomie aujourd’hui ?

C’est parce que nous regardons le monde avec lucidité que nous sommes convaincus que le moment est venu, devant le grand tourbillon dans lequel la France est entraînée, de procéder aux profonds changements dont notre Pays a besoin. Face à la «société de défiance[1]» et ses conséquences économiques, sociales et politiques catastrophiques pour la cohésion nationale, nous devons reconstruire une société dans laquelle les français retrouveront leur unité et le sentiment d’appartenir à un projet collectif. Et c’est maintenant à une nouvelle génération de participer à cette transformation.

Face à ces mouvements puissants, profonds, nous devons repenser complètement le projet politique sur lequel la France a construit son modèle de société.

Nous observons un effritement de la capacité des Français à vivre heureux ensemble. Cette glissade dissimule pour les plus inquiets, les plus fragiles, le sentiment que l’on change de société, et que ce changement se fera sans eux !

La réponse à ces inquiétudes, est la clé du redressement de la France (et plus généralement du projet Européen). Dans ce sens, elle doit former le cœur de notre projet politique. Pour y répondre, nous ne devons plus hésiter à regarder en face les trois fractures qui sont en train de fragiliser notre vivre ensemble.