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Métropolitiques
De la critique théorique au « faire » : la transformation du droit à la ville à travers les communs madrilènes

par Raphaël Besson [14-05-2018]

Les Laboratoires urbains madrilènes se sont développés ces dernières années dans les interstices de la ville laissés vacants par le marché ou les pouvoirs publics. Raphaël Besson dresse un panorama de ce renouvellement urbain « par le bas » et open source, où les communs se dessinent moins comme une forme de résistance que comme un activisme de la vie quotidienne où l’expérimentation « par le faire » trouve sa pleine expression.


Depuis la crise économique de 2008, Madrid est devenue l’épicentre de transformations politiques et urbaines majeures. Les Indignés reprennent le leitmotiv du droit à la ville (Lefebvre 1968 ; Harvey 2013) et du respect des droits essentiels : « le logement, le travail, la culture, la santé, l’éducation, la participation politique, la liberté de développement personnel et le droit à des produits de première nécessité [1] ». Les Indignados renouent ainsi avec une tradition madrilène du mouvement citoyen, fondé en partie sur l’autogestion (Castells 2008). Cette pratique se retrouve aujourd’hui avec le phénomène des Laboratoires citoyens, créés dans les espaces vacants de la capitale espagnole. Ces Laboratorios ciudadanos n’ont pas fait l’objet d’une stratégie de planification urbaine : ils sont issus de l’élan spontané de citoyens ordinaires (habitants, chômeurs, retraités, etc.) et de collectifs souvent très qualifiés, œuvrant dans les domaines de l’économie collaborative, du numérique, de l’écologie urbaine ou de l’urbanisme social. Actuellement, ces Laboratoires constituent des lieux d’expérimentation d’un urbanisme « de código abierto » – open source – (Tato et Vallejo 2012), et d’une réflexion collective autour des « communs urbains » (Festa 2016 ; Castro-Coma et Martí-Costa 2015). L’enjeu est de faire la ville in situ, avec les ressources des quartiers, plutôt que penser à la place d’acteurs et de collectifs d’ores et déjà présents et organisés.

Le hacking, un mode de production des communs madrilènes

Les Laboratoires citoyens s’appuient sur les outils de fabrication digitale et une « éthique hacker » (Himanen 2001), pour revendiquer un droit à la réappropriation et à la coproduction d’espaces madrilènes vacants. Ils réhabilitent la figure du « bricoleur » ou du « bidouilleur », propre à la sphère des hackers et des artistes numériques (Ambrosino et Guillon 2016). Une vingtaine de Laboratorios ciudadanos ont ainsi émergé en l’espace de quelques années, à l’image de La Tabacalera, Esta es une plaza ou du Campo de la Cebada. Chaque Laboratoire citoyen tend à se spécialiser dans un domaine particulier, comme l’agriculture et l’écologie urbaine, l’intégration sociale et culturelle, l’art collaboratif ou l’économie numérique.

Un Laboratoire particulièrement emblématique est le Campo de la Cebada, situé à proximité de la Plaza Mayor, en plein cœur de Madrid. Cet espace a vu le jour en octobre 2010, lorsque la ville a décidé de la démolition du complexe sportif du quartier de La Latina. Les habitants et collectifs du quartier se sont alors rassemblés pour créer un espace autogéré et ouvert aux initiatives citoyennes, sociales et culturelles. Ils ont œuvré à la construction de mobiliers urbains, de terrains de sport et de jardins partagés. Pour cela, ils ont utilisé les outils et licences libres de Fab Labs madrilènes pour construire des équipements modulables (bancs, gradins), entièrement réalisés à partir de matériaux recyclés. Ces collectifs ont aussi fabriqué une coupole géodésique de 14 mètres de diamètre et 7 mètres de haut, afin d’accueillir divers événements culturels et sociaux.

Depuis, le Campo de la Cebada a connu un développement important de projets sociaux (systèmes d’échange de services), artistiques (street art, ateliers de photographie, de poésie, de théâtre), sportifs et culturels (avec l’organisation de festivals de musique et de cinéma en plein air). Les activités du Campo sont autogérées lors de rencontres régulières qui réunissent des structures représentatives du quartier (habitants, commerçants, associations) et des collectifs extérieurs (architectes, urbanistes, chercheurs, ingénieurs). Au total, une centaine de personnes interviennent dans la gestion du Campo de la Cebada, qu’elles soient issues du quartier de La Latina ou mobilisées grâce aux différents programmes et workshops mis en place par le Medialab Prado [2]. L’objectif est « que n’importe quel individu se sente concerné et impliqué par le fonctionnement du lieu » (Manuel Pascual, collectif Zuloark). Ainsi le Campo de la Cebada a-t-il « progressivement abandonné son caractère underground, pour permettre une participation citoyenne la plus large possible » (Domenico di Siena, Urbano Humano). Aujourd’hui, de nombreux Madrilènes fréquentent le lieu. Il apparaît comme un outil au service des « problèmes concrets, des défis, des demandes et des aspirations qui se manifestent dans la ville » (Mangada 2015).

Vers un urbanisme de código abierto (open source)

Parallèlement au développement des Laboratoires citoyens, des collectifs madrilènes, comme Ecosistema Urbano, Basurama, Todo por la Praxis ou Paisaje Transversal expérimentent un urbanisme fondé sur des modes de gestion collaborative, c’est-à-dire sur l’expérimentation, l’économie de moyens et l’intégration des dimensions artistiques et culturelles (Boneta 2014) [3]. En s’inspirant de l’univers de l’informatique libre, ces collectifs défendent un urbanisme de código abierto ; ils souhaitent donner ainsi un large accès au « code source » de la fabrique urbaine (Markopoulou 2014). Cela se traduit par le développement de méthodes de design thinking et d’outils numériques en mesure de stimuler l’expression citoyenne et la coproduction des projets. On pense par exemple aux projets d’architecture collaborative de Basurama. Un projet intitulé Autobarrios San Cristóbal a permis à certains habitants d’un quartier défavorisé de Madrid de concevoir et de fabriquer un espace public sous un pont. Cette expérimentation s’est effectuée à partir des savoir-faire des habitants, mais aussi du réemploi de matériaux de construction et de déchets urbains (sacs plastiques, pneumatiques, cartons). Dans le même esprit, le projet Paisaje Tetuán a incité les habitants du quartier Tetuán à collaborer avec des collectifs d’architectes-urbanistes, des artistes et des designers, afin de réhabiliter les espaces vacants du quartier et la place centrale Leopoldo Luis. La régénération du marché de San Fernando procède de la même logique. Les habitants, les associations et les centres socioculturels du quartier de Lavapiés ont coproduit la programmation du marché, pour en faire un espace vivant, hybride et ancré socialement. Le marché accueille aujourd’hui une diversité d’espaces : un centre de santé, une crèche, un lieu de coworking, des espaces de vente de produits artisanaux et issus de l’agriculture biologique, ainsi qu’une scène dédiée aux événements culturels.

Cet urbanisme de código abierto porte moins sur l’édification d’œuvres architecturales majeures qu’il ne vise la mise en œuvre d’espaces relationnels, à même de créer les conditions de la fabrique des communs. C’est l’un des objectifs des plateformes numériques collaboratives, qui permettent de rapprocher des mondes sociaux hétérogènes. Ces plateformes jouent une fonction essentielle de middle ground (Cohendet et al., 2011), en connectant l’underground des habitants, usagers, hackers, artistes, et l’uppergound des administrations, des firmes et des ingénieurs.

Ainsi les réseaux sociaux du web facilitent-ils l’autogestion des Laboratoires citoyens et la mobilisation en un temps record de centaines de personnes lors d’événements collectifs. Les plateformes de crowdfunding financent les projets de mobiliers et d’infrastructures du Campo de La Cebada [4]. Les plateformes de mise en réseau des laboratoires citoyens, à l’image du programme Ciudadanía 2.0 (« Citoyenneté 2.0 »), mis en place par le Media Lab Prado et le SEGIB (Secretaria General Iberoamericana), facilitent le partage des ressources et la visibilité des Laboratorios. La carte collaborative Los Madriles recense en temps réel les innovations sociales et citoyennes qui émergent au cœur de Madrid : centres sociaux, Laboratoires citoyens, jardins partagés, interventions artistique, etc. Les plateformes d’appel à projet du Media Lab Prado diffusent les appels à participation pour des expérimentations et des workshops liés à la ville et aux communs urbains : agriculture urbaine, data-visualisation, affichages, patrimoines, modèles économiques urbains, etc. Enfin, certaines plateformes s’affichent dans l’espace public des villes, à l’image de la façade digitale du Media Lab Prado. Cette façade se compose d’un écran interactif qui diffuse en temps réel des informations sur les recherches, les workshops et les expérimentations en cours, de sorte que les habitants du quartier des Lettres de Madrid sont informés de la programmation, tout en ayant la possibilité de publier à leur tour des contenus culturels, artistiques ou relatifs à la vie du quartier.

La fabrique des communs madrilènes, un « activisme d’intensité quotidienne »

Le mouvement des communs madrilènes n’est pas sans rappeler les idées situationnistes des années 1960. Ces deux mouvements placent l’expérimentation et la mobilisation de la diversité des savoirs, qu’ils soient experts ou profanes, au fondement d’une vision renouvelée de la fabrique urbaine. Ils portent un enjeu de coproduction des projets avec l’objectif d’imaginer des solutions collectives, créatives et ingénieuses [5]. En incitant les citoyens à agir directement sur l’espace urbain et la création libre de la vie quotidienne, ils se différencient d’un militantisme politique [6] pour défendre un « activisme d’intensité quotidienne » (Negri 2008). Ils s’inscrivent dans « une théorie des lieux, des situations, des immersions » (Sloterdijk 2005, p. 19). Les propositions situationnistes et les Laboratoires citoyens revêtent également un caractère quelque peu utopique, à l’image de la participation généralisée comme mode de gouvernance urbaine, d’un projet de ville fondé sur la transformation permanente et du mouvement ininterrompu de ses habitants, comme de l’appropriation par tous de savoir-faire techniques et de connaissances complexes.

Si les similitudes sont nombreuses, les idées situationnistes, à la différence des expériences madrilènes, sont surtout restées cantonnées au champ littéraire, artistique et conceptuel. Elles n’ont pas engendré de transformations significatives de la fabrique et de la vie quotidienne à grande échelle. Pour Philippe Simay, « l’Internationale situationniste s’est peu à peu vouée à l’impuissance, refermant sur elle-même les espoirs d’une esthétique de l’organisation révolutionnaire » (Simay 2008). Les nouvelles techniques de fabrication digitale et les outils numériques changent en partie la donne. Ils incitent les mouvements madrilènes à revendiquer la réalisation matérielle de l’idéal situationniste et à défendre un « droit à l’infrastructure des villes » (Corsín 2014). Ce droit ne se limite pas à défendre un égal accès aux ressources, aux espaces de la ville ou à une plus grande participation des habitants ; il concerne l’infrastructure même des villes, le « hardware urbain » (Harvey 2013). Il s’agit de coproduire, au-delà de la vie sociale, éducative ou culturelle, l’espace public des villes, les mobiliers et autres infrastructures urbaines (données, réseaux, services urbains, etc.). Les mouvements madrilènes s’inscrivent dans l’âge du « faire », du « making ». Au sein des Laboratorios ciudadanos, les dimensions corporelles et matérielles sont donc préalables aux éléments intellectuels et politiques. Les Madrilènes s’y rendent d’abord pour jardiner, échanger, fabriquer, avant de débattre de questions politiques plus globales. Dans cet activisme doux, l’espace public d’« en bas de chez soi » devient la nouvelle « cantine de l’usine, l’interstice […] où pourrait commencer une reconstruction politique » (Petcou et Petrescu 2008).

L’analyse de ces quelques expériences madrilènes permet d’identifier trois conditions nécessaires à la fabrique des communs urbains. En premier lieu, la figure de l’espace vacant et la possibilité de bénéficier d’un territoire d’expérimentation, de création, mais aussi d’un entre-deux (ni privé, ni public) : un espace instable, propice aux liaisons et aux frottements. On se rapproche ici de la littérature relative aux « espaces interstitiels », aux « tiers-lieux », ou aux espaces « à épaisseur biologique », dont « la richesse est souvent supérieure à celle des milieux qu’[ils] séparent » (Clément 2004). Ensuite, les outils numériques et l’acquisition des capacités techniques pour produire les communs. Sans les espaces numériques collaboratifs, les plateformes de crowdfunding ou les machines à commande numérique, la fabrique et la gestion des communs urbains seraient considérablement pénalisées. Enfin, le statut conféré à l’expérimentation, au « faire » et à l’interaction continue des productions matérielles et intellectuelles. Reste la question de la gestion à long terme des communs urbains, et des capacités juridiques et politiques à les administrer : de ce point de vue, tout reste à inventer.

Bibliographie
Ambrosino, C., Guillon, V. 2016. « Penser la métropole à “l’âge du faire” : création numérique, éthique hacker et scène culturelle », L’Observatoire, la revue des politiques culturelles, n° 47, p. 31-36.
Boneta, X. 2014. « Discursos emergents per a un nou urbanisme », Revista Papers, n° 57, p. 13-16.
Castells, M. 2008. « Productores de ciudad. El movimiento ciudadano de Madrid », in V. Pérez Quintana et P. Sánchez León (dir.), Memoria ciudadana y movimiento vecinal. Madrid 1968-2008, Madrid : La Catarata.
Castro-Coma, M. et Martí-Costa, M. 2015. « Comunes urbanos : de la gestión colectiva al derecho a la ciudad », Revista EURE. Revista De Estudios Urbano Regionales, n° 42.
Festa, D. 2016. « Les communs urbains. L’invention du commun », Tracés. Revue de sciences humaines. Disponible en ligne
Clément, G. 2004. Manifeste du tiers paysage, Paris : Sujet/Objet.
Constant, A. 1997. New Babylon. Art et utopie. Textes situationnistes, Paris, Éditions du Cercle d’art.
Corsín, J. A. 2014. « The right to infrastructure : a prototype for open-source urbanism », Environment and Planning D : Society and Space, n 32, p. 342-362. Disponible en ligne à l’URL suivant : http://digital.csic.es/bitstream/10261/85115/1/right_infrastructure_finalpreprint.pdf.
Harvey, D. 2013. Ciudades Rebeldes, Madrid : Akal.
Himanen, P. 2001. L’Ethique hacker et l’esprit de l’ère de l’information, Paris : Exils.
Mangada, E. 2015. « La ciudad emergente », Nuevatribuna.es [en ligne], 26 mai. URL : www.nuevatribuna.es/articulo/sociedad/ciudad-emergente/20150526125036116409.html.
Markopoulou, A. 2014. « Hacia la democratizacion de diseno. Diseno Colaborativo y Fabricacion Digital », in CoLaboratorio : Fabricacion digital y arquitecturas colaborativas, Buenos Aires, Diseño editorial.
Negri, T. 2008. « Qu’est-ce qu’un événement ou un lieu biopolitique dans la métropole ? », Multitudes, n° 31, p. 17-30. Disponible en ligne à l’URL suivant : www.cairn.info/revue-multitudes-2007-4-page-17.htm.
Petcou, C. et Petrescu, D. 2008. « Agir l’espace. Notes transversales, observations de terrain et questions concrètes pour chacun de nous », Multitudes, n° 31, p. 100-114. Disponible en ligne à l’URL suivant : www.cairn.info/revue-multitudes-2007-4-page-101.htm.
Simay, P. 2008. « Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes », Métropoles [en ligne], 18 décembre. URL : http://metropoles.revues.org/2902.
Sloterdijk, P. 2005 [2003]. Écumes – Sphères III, trad. O. Mannoni, Paris : Maren Sell éditeurs.
Tato, B. et Vallejo, J. 2012. « Urbanismo de código abierto para una ciudadanía aumentada », Elisava Temes de disseny, n° 28.
Younès, C. 2015. « Résistances créatrices urbaines via l’Internationale Situationniste », dans T. Paquot (dir.), Les Situationnistes en ville, Paris : Infolio éditions.
Notes

[1] Extrait du Manifeste du mouvement ¡Democracia Real Ya !, à l’origine des premières manifestations du 15 mai.

[2] Le Medialab Prado, implanté dans le quartier des Lettres, est un Laboratoire citoyen dédié au numérique et géré par la ville de Madrid.

[3] D’autres praticiens, éditeurs et chercheurs, jouent un rôle essentiel dans le développement de ce nouvel urbanisme. On pense à des auteurs comme Domenico di Siena, Alberto Corsín Jiménez, Adolfo Estalella, Manu Fernández, ainsi qu’à divers collectifs comme El Observatorio Metropolitano de Madrid, La Fundación de los Comunes, El Club de Debates Urbanos ou la Universidad Nómada. Les éditions Traficantes de Sueños diffusent quant à elles les productions intellectuelles de cet urbanisme madrilène. Récemment, ces éditions ont publié une charte des communs pour la ville de Madrid : La Carta de los Comunes. Para el cuidado y disfrute de lo que todos es (2011).

[4] La coupole géodésique du Campo de La Cebada a été fabriquée grâce à la collecte de plus de 6 000 euros sur la plateforme de financement participatif Goteo.org.

[5] Les situationnistes iront jusqu’à imaginer une ville utopique, New Babylon, conçue sur la mobilité ininterrompue de ses habitants. Cette ville convertit l’espace urbain en « un espace labyrinthique à l’intérieur duquel les mouvements ne subissent plus la contrainte de quelque organisation spatiale ou temporelle » (Constant 1997), stimulant par là même les rencontres inattendues et les expériences sans cesse renouvelées.

[6] Pour Chris Younès, le situationnisme est un « mouvement dont “le but révolutionnaire” n’est rien d’autre que la suppression de la politique » (IS, n° 2, « L’effondrement des intellectuels révolutionnaires », p. 1), ce que signifie exactement l’expression : révolutionner « la culture de la vie quotidienne » (IS, n° 5, « Renseignements situationnistes », p. 1) » (Younès 2015).
Pour citer cet article :
Raphaël Besson, « De la critique théorique au « faire » : la transformation du droit à la ville à travers les communs madrilènes », Métropolitiques, 14 mai 2018. URL : https://www.metropolitiques.eu/De-la-critique-theorique-au-faire-la-transformation-du-droit-a-la-ville-a.html
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Travail

Le technocapitalisme n’a pu prendre son essor qu’en accélérant le cours du temps : l’urgence devient permanente, la numérisation du travail rend la transmission des données quasi instantanée et l’homme ne sera plus capable de suivre le rythme qu’en devenant lui-même un individu dopé, sinon augmenté. L’économiste Renaud Vignes tire la sonnette d’alarme.


 

Au début des années 1990, dans la Silicon Valley, est apparu un nouvel homme qui veut vivre dans une société « pratique » sans plus s’embarrasser des contraintes de la vie commune. Dans ce monde la technique est devenue un système d’organisation sociale autonome dont le seul but est la recherche de l’efficacité en toute chose. Les limites qui, jusque-là, contraignaient l’évolution humaine et sociale disparaissent les unes après les autres puisque, en application de la rhétorique de la pente glissante, tout ce qui peut se réaliser techniquement se réalisera. Dans ce que nous appelons la « société technocapitaliste », le temps se déforme à mesure que des forces centrifuges éloignent les différents champs de vie des individus.

Dans cette perspective, il ne semble plus exister d’autres choix que de s’adapter à une globalisation en accélération permanente. Mais cette voie, qui semble la plus communément admise, parait porteuse de grands risques quant à la cohésion de nos sociétés. Cet article vise à retracer les dynamiques temporelles qui ont profondément transformé le capitalisme moderne pour présenter les deux voies qui se présentent à nous pour dépasser les contradictions qui opposent les forces d’accélération et les constantes de l’homme et de la nature.

L'impasse Renaud Vignes Mondialisation

Avec le capitalisme moderne, l’humanité prend du retard.

Le 12 août 1908, l’industriel américain Henry Ford présente la première voiture produite en grande série : le modèle T. Dans les vingt années qui suivent, l’entreprise Ford Motor va en vendre quinze millions d’exemplaires. Ce succès sans précédent s’appuie sur deux piliers : la production standardisée en grande série d’une part et l’octroi aux ouvriers de salaires suffisamment élevés pour leur faire accepter un travail répétitif et contraignant d’autre part. Ce fordisme, étendu à toute l’industrie manufacturière va déboucher sur une double révolution : la société de consommation et la mondialisation industrielle. C’est un modèle profondément transformateur qui va engendrer une augmentation radicale et continue de la productivité du travail, un allongement des flux d’échanges et des progrès inconnus jusqu’alors dans les techniques logistiques. Ainsi, le fordisme dans son sens le plus général peut être considéré comme la matrice d’une nouvelle relation au temps et à l’espace : « toujours plus loin, toujours plus vite ». Cette massification va initier les phénomènes de concentration et de spécialisation mondiales qui sera la cause première de l’accélération technico-économique décrite par Hartmut Rosa[1]. La véritable conséquence de cette évolution apparaitra progressivement : la disparition de l’espace au profit du temps !

Ce fordisme, étendu à toute l’industrie manufacturière va déboucher sur une double révolution : la société de consommation et la mondialisation industrielle.

Comme nous l’indique la philosophe Barbara Stiegler[2] c’est Walter Lippman, dès les années 30 qui tirera l’enseignement majeur de cette modernité : la doctrine libérale du laisser-faire ne pourra résoudre le grand problème anthropologique posé par la 2ème révolution capitaliste : l’inadaptation de l’espèce humaine aux temps nouveaux. À partir de cette critique née une nouvelle doctrine politique, le néolibéralisme. Celui-ci appelle à une politique active, continue et invasive pour réadapter les hommes aux exigences du capitalisme moderne. Il faudra attendre 40 ans pour que, à la fin des années 70, les quatre grands leviers de cette politique commencent à se déployer dans nombre de pays développés : une gouvernance d’experts, un ordre juridique souple et de plus en plus serré, l’égalité des chances et la puissance autorégulatrice du marché.

accélération du temps

La révolution numérique contracte l’espace-temps.

Bien plus qu’un projet managérial, l’arrivée massive du numérique à la fin du siècle précédent va faire basculer le monde dans un nouveau mode de régulation : la régulation technocapitaliste[3]. Celle-ci reprend le projet néolibéral « d’adapter » l’espèce humaine au contexte d’une vie accélérée, mais avec des moyens différents et beaucoup plus radicaux. Cette révolution numérique provoque une deuxième phase de compression de l’espace-temps et celle-ci sera tellement fulgurante que ce sont les États eux-mêmes qui ne pourront plus suivre. En conséquence, c’est à la technologie et à l’initiative privée que l’on va confier le soin d’assurer l’harmonie et la prospérité dans nos sociétés.

Homo sociabilis n’a plus sa place. Trop lent, trop social, trop rationnel, tout comme l’État il apparaît comme un frein au déploiement de la promesse d’une vie accélérée.

Mais, le plus important ici est que cette analyse s’appuie sur une nouvelle vision de l’homme qui va rendre possible le déploiement de ce mode de régulation. Dans celui-ci, homo sociabilis n’a plus sa place. Trop lent, trop social, trop rationnel, tout comme l’État il apparaît comme un frein au déploiement de la promesse d’une vie accélérée, intense et porteuse de toujours plus d’opportunités. C’est pourquoi il doit être remplacé par un homme mieux adapté au monde contemporain : homo festivus numericus. À l’aise dans un monde devenu liquide, il est mobile, léger, hyper consommateur, et surtout croit dans le progrès technoscientifique comme facteur de résolution des grandes questions de notre temps. Rien ne doit empêcher ce nouvel homme de jouir sans entrave des « expériences » que cette société « liquide » lui propose. Dans le monde de festivus numericus, fini les vieux clivages, les antagonismes et confrontations d’idées. Tout ce qui faisait la politique, tout ce qui pouvait entraver l’accélération du monde – ses conflits, ses affrontements, mais aussi ses solidarités – sera désormais de l’histoire ancienne.

Temps et accélération

L’essor de l’hyper-consommateur.

Pour favoriser cette transformation anthropologique il va tout d’abord s’agir de définitivement transformer notre homme en un hyper-consommateur. Pour ce faire, il s’agira de réduire au maximum l’exercice de sa rationalité économique. Friedrich Hayek voyait dans le mécanisme des prix un système supérieur à toutes les autres formes de régulation du fait de son « efficacité cognitive ». C’est cette fonction d’acquisition de connaissances qui va être affaiblie par le développement de nouvelles approches du paiement. Celui-ci devient furtif, immatériel, ultra-rapide, voire ludique. Dans le monde technocapitaliste le paiement s’intègre dans la fameuse « expérience » client et disparait. Sans paiement, l’achat n’a plus de prix ce qui brise la rationalité des agents et transforme en profondeur les comportements humains. C’est ici le cœur de l’économie de marché qui est touché ! Festivus numericus va pouvoir assouvir sans limite son envie de consommer.

C’est cette fonction d’acquisition de connaissances qui va être affaiblie par le développement de nouvelles approches du paiement. Celui-ci devient furtif, immatériel, ultra-rapide, voire ludique.

Il s’agira ensuite de travailler l’usage du temps de ce nouvel homme afin de compléter sa « formation » au nouveau monde. Dans un article précédent[4] nous avons montré combien la théorie de l’allocation optimale du temps de Gary Becker est à la source des profondes innovations que nous observons en la matière. Son intuition géniale aura été de percevoir que dans l’avenir c’est le prix relatif du temps qui va augmenter et qu’en conséquence, notre capital-temps va devenir un véritable enjeu dont il falloir s’emparer. C’est ainsi que l’université de Standford va créer le Persuasive Technology Lab qui basera ses travaux sur une science nouvelle : la captologie. Celle-ci se fonde sur le principe que l’objet nous pousse à agir. La captologie voit les interfaces numériques comme une technologie ayant le pouvoir d’agir sur les attitudes et comportements des utilisateurs. De manière très simplifiée, ces techniques consistent à enfermer les gens dans un flux d’incitation et de récompense afin de leur faire adopter le comportement recherché (en substance celui d’un festivus numericus). Si cette science prétend pouvoir manipuler notre attention, c’est parce que notre cerveau contient nombre de biais cognitifs qui ont donné lieu à de nombreuses études, notamment en économie comportementale. C’est ainsi que, sur les vingt dernières années, deux prix Nobel d’économie ont concerné ce champ de l’économie (Daniel Kahneman en 2002 et Richard H. Thaler en 2017). Ces travaux ont débouché sur ce que l’on appelle la « théorie du nudge ». Ce sont des suggestions indirectes qui influencent les individus dans leurs prises de décision. Ainsi, nudge et captologie en se complétant composent de véritables armes de persuasion massive pour ajuster nos comportements au nouvel ordre du monde. Ceux qui sauront capter le plus notre attention seront en mesure de nous « nudger » le plus souvent et donc rendre nos comportements « conformes » aux principes de l’accélération généralisée.

numérisation du travail

Le travailleur dopé.

Les institutions intermédiaires, les États, homo sociabilis lui-même, tous les obstacles au principe de la contraction spatio-temporelle s’effacent ainsi les uns après les autres. Après l’accélération technico-économique, c’est maintenant toute la société qui va pouvoir accélérer. Si l’on modélise le principe d’accélération par a = Q/T où a est l’accélération, Q est la quantité d’actions (ou de changements) et T est une durée (une heure, une année, une vie) alors, nous ne pouvons que constater l’augmentation de de ce principe. Nos rythmes de vie accélèrent – c’est ce qui explique notre sentiment de manquer de temps – mais aussi notre rythme de changement de situation professionnelle, sociale, familiale ou sentimentale. C’est ce que Zygmunt Bauman nomme « modernité liquide ». Dans celle-ci, la plupart des individus n’ont plus d’autres choix que de continuer à accélérer, encore et toujours. Cette mobilité devient la condition nécessaire d’une existence « heureuse ». Mais, face au caractère exponentiel de ce phénomène d’accélération, l’individu risque de prendre du retard. Il faut donc mettre à sa disposition de nouveaux outils pour lui permettre à de s’améliorer.

Dans ses développements les plus récents, cette volonté de resynchroniser l’humanité consiste à améliorer l’homme lui-même.

Dans ses développements les plus récents, cette volonté de resynchroniser l’humanité consiste à améliorer l’homme lui-même. Au début des années 1960, Timothy Leary popularise l’idée que les drogues hallucinogènes comme le LSD, correctement dosées, peuvent changer radicalement le comportement. Cinquante ans après, une nouvelle génération redécouvre les vertus de ces substances. Dans un monde qui voue un culte à la productivité, à la vitesse, un monde dans lequel la mobilité devient un principe d’existence, il est impossible de survivre en étant paresseux, fatigué ou enraciné. Dans la Silicon Valley ou à Zhongguancun (son homologue chinoise), l’obsession est de vivre à fond, de ne pas gaspiller du temps et surtout de le rendre le plus utile possible. Mais suivre ce rythme semble imposer l’aide de certains produits hallucinogènes. À en croire les adeptes de cette mode apparue il y a une dizaine d’années chez les développeurs informatiques et qui s’est répandue comme une traînée de poudre, une microdose suffit pour doper la créativité, améliorer la concentration et faciliter les relations sociales.

humanité

Arracher le nouvel homme aux contraintes de la nature.

Il est maintenant question d’arracher l’homme aux contraintes de la nature. Pour ce faire, des milliards de dollars sont investis dans des domaines aussi variés que la biologie, la neurologie, la médecine, l’informatique, etc. En ce qui concerne notre propos, c’est sans doute le projet porté par Elon Musk via sa société Neuralink qui paraît le plus éclairant sur la volonté de certains de nous resynchroniser avec le rythme des machines. L’objet de cette société est, en effet, de connecter l’humain et la machine au travers d’une puce qui serait implantée dans notre cerveau. La justification est claire : avec cette connexion, l’homme pourrait aller aussi vite que la machine, et ainsi garderait le contrôle !

La régulation sociale enfin va pouvoir exploiter la progression des dispositifs de surveillance au sein de nos sociétés. En Chine, ils sont d’ores et déjà partout et de plus en plus difficile à éviter. Dans un monde où la technique est un projet politique en soi, la seule existence de nouvelles technologies suffit bien souvent à justifier leur diffusion dans la société. Diffusion par ailleurs permise par l’affaissement moral et politique de festivus numericus. Déployées partout, y compris dans nos espaces privés, ces technologies de surveillance vont nous « aider » à adopter un comportement conforme aux principes de la vie technocapitaliste. À ce stade, il est utile de se rappeler qu’Aldous Huxley, dès 1932, voyait dans la persuasion douce et la biologie les outils les plus sûrs pour assurer un ordre social qui n’aurait plus que les apparences de la démocratie.

Renaud Vignes

 

[1] Hartmut Rosa, Accélération: une critique sociale du temps, Théorie critique (Paris: La Découverte, 2010).

[2] Barbara Stiegler, Il faut s’adapter: sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019).

[3] Renaud Vignes, L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour le dépasser (CitizenLab, 2019).

[4] Renaud Vignes, « La déformation sociale du temps est un défi pour nos institutions». », Revue du Mauss 52, no 2 (2018): 371‑87.