Auteur : CitizenLab

En l’espace de vingt ans, le numérique a envahi nos existences, à tel point que nous ne pouvons plus nous passer de notre téléphone portable ou de notre tablette, par exemple pour lire les revues en ligne que nous aimons. Cette nouvelle société technologique est pourtant régie à l’aide d’algorithmes qui anticipent nos comportements et les influencent. Sans nous en rendre compte, nous devenons la proie d’une machine qui empiète sur notre libre-arbitre. Renaud Vignes nous présente les méthodes adoptées par les géants du Net pour encourager nos pulsions d’achat. Il est l’auteur de L’impasse. Etude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser.


Cette génération que l’on appelle les « digital natives » ou la « e-génération », celle que Michel Serres surnomme « Petite poucette » parce que leurs pouces s’agitent en permanence sur leur smartphone, est née avec téléphone ou tablette numérique en main et des écrans devant les yeux. C’est une espèce en voie de mutation, une mutation dirigée par une sélection artificielle : celle où technologies numériques et humaines sont entrées en symbiose. Homo festivus devient homo festivus numericus.

L’indifférence aux autres.

Celui-ci baigne dans les flux de la réalité numérique. Il est indifférent aux autres, ce qui explique son désintérêt pour la chose publique. Il vit dans l’instant et se contente de satisfactions écologiques, d’engagements parcellaires, pour la théorie du genre ou les animaux. Bref, une atomisation du sens civique. Cette dictature du vide se contente d’une offre pressante de produits non indispensables. Le symbole de ces temps narcissiques est le selfie. Tout comme le légendaire Narcisse, festivus numericus est fasciné par son image et informe en temps réel le monde entier de ce qu’il fait. Dorénavant la vie sociale de festivus numericus se passe sur son téléphone portable.

Le symbole de ces temps narcissiques est le selfie. Tout comme le légendaire Narcisse, festivus numericus est fasciné par son image et informe en temps réel le monde entier de ce qu’il fait.

Des signes (like, flamme, cœur…) permettent d’établir une typologie de ses nouvelles relations sociales. C’est le baromètre de la popularité, de l’intégration. Dès le réveil, toute son attention est concentrée sur le développement de cette popularité. Les comportementalistes ont théorisé, il y a déjà longtemps, comment conditionner les êtres humains en s’appuyant sur différentes méthodes de stimulation. S’appuyant sur le puissant besoin d’appartenance de festivus numericus, ces applications jouent sur tous les leviers pour capter son attention. Comme on aide un enfant à lire, à écrire, à être poli, le développement d’une nouvelle science va l’aider à se concentrer sur ce qui est intéressant pour lui.

La « captologie ».

Cela s’appelle la « captologie » et elle s’est érigée en discipline scientifique. Au carrefour de nombreuses disciplines, ce nouveau champ de recherche est en train de prendre forme autour de la notion d’économie de l’attention. Au sein du Persuasive Tech Lab[1] se développent les recherches les plus avancées dans ce domaine. C’est-à-dire l’étude des technologies numériques comme outil d’influence sur nos comportements. Ce domaine de recherche explore les liens entre les techniques de persuasion en général et les technologies numériques. Cela est devenu une science, qui repose sur les travaux des comportementalistes. Notre cerveau évolue chaque jour, car il est plastique. Plus nous le sollicitons, plus il devient avare d’informations, d’interactions et de stimuli. Un peu comme l’estomac qui grossit quand nous mangeons trop et qui demande encore plus de nourriture pour être rassasié. Cela inclut la conception, la recherche et l’analyse fonctionnelle d’outils numériques créés dans le but de changer les attitudes et comportements des individus. Le terme de « captologie » a été inventé en 1996 par le Dr. Fogg dans ce laboratoire. Il publie en 2003 un ouvrage[2] dans lequel il souligne que la technologie n’est pas seulement un outil, mais également un media et un acteur social.

La captologie a aussi pour ambition d’aider festivus numericus à mieux vivre. Cela peut sembler surprenant : pourtant on estime que, dans l’Union Européenne, 30% des couples se sont rencontrés sur Internet (70% pour les couples homosexuels). De véritables outils de gestion de la vie de famille et de la parentalité sont aujourd’hui disponibles. Des applications mobiles proposent par exemple d’aider à développer l’« intelligence émotionnelle » au sein d’un couple.

La détection anticipée des désirs.

Le potentiel de festivus numericus est la clé du système technocapitaliste. Ce qui intéresse celui-ci c’est de détecter automatiquement des potentialités, des goûts, des désirs, bien mieux que nous-mêmes ou nos proches. Les techniques de profilage nous disent ce que nous devons faire. Dans le domaine militaire et sécuritaire, c’est l’exécution par drones armés ou les arrestations préventives de potentiels combattants ou terroristes. Dans le domaine commercial, il ne s’agit plus tant de satisfaire la demande que de l’anticiper. Il devient de plus en plus rare, pour l’individu, d’être exposé à des choses qui n’ont pas été prévues pour lui, de faire l’expérience d’un espace public commun.

Les citoyens ne sont plus identifiés en fonction de catégories socialement éprouvées dans lesquelles ils pouvaient se reconnaître, à travers lesquelles ils pouvaient faire valoir des intérêts collectifs ; ils le sont selon des profils de consommation. Nous intéressons les plateformes, comme Google, Amazon, ou Facebook, en tant qu’émetteurs de signaux utilisables. Ceux-ci n’ont individuellement que peu de sens, ne résultent pas la plupart du temps d’intentions particulières, mais s’apparentent plutôt aux traces que laissent les animaux. Celles-ci alimentent des algorithmes qui repèrent, au sein de ces masses gigantesques de données, des corrélations statistiquement significatives, qui servent à produire des modèles de comportements.

Les citoyens ne sont plus identifiés en fonction de catégories socialement éprouvées dans lesquelles ils pouvaient se reconnaître, à travers lesquelles ils pouvaient faire valoir des intérêts collectifs ; ils le sont selon des profils de consommation.

Il ne nous reste plus rien à dire car tout est toujours déjà « pré-dit ». Les données parlent d’elles-mêmes. Ce qui intéresse les plateformes de commerce en ligne, par exemple, c’est de court-circuiter les processus à travers lesquels nous construisons et révisons nos choix de consommation, pour se brancher directement sur nos pulsions à venir, et produire ainsi du passage à l’acte d’achat, si possible en minimisant notre libre-arbitre.

L’abandon des catégories générales au profit du profilage individuel conduit à l’hyper-individualisation, à une disparition du sujet, dans la mesure où, quelles que soient ses capacités d’entendement, de volonté, d’énonciation, celles-ci ne sont plus requises. L’automatisation fait passer directement des pulsions de l’individu à l’action ; ses désirs le précèdent.

Renaud Vignes

[1] http://captology.stanford.edu/

[2] B. J. Fogg, Persuasive technology: using computers to change what we think and do, The Morgan Kaufmann series in interactive technologies (Amsterdam ; Boston: Morgan Kaufmann Publishers, 2003).

article de Guy Roustang, que l’on retrouvera sur le site de l’ECCAP
31 août 2019
Après la pause de l’été, nous reprenons la publication d’articles et de nos lettres bimensuelles qui voudraient alimenter la réflexion sur les multiples aspects de ce que pourrait être un changement de cap. Nous voudrions faire de l’eccap un outil de réflexion, de formation, ouvert à tous ceux qui souhaiteraient participer et qui partagent nos convictions (voir eccap, lettre n°1 et avant-propos).

La notion même de changement de cap amène à prendre acte des bouleversements en cours, y compris au niveau mondial. Après la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, le livre de F. Fukuyama paru en 1992 intitulé « La fin de l’histoire et le dernier homme » pouvait donner à penser que la suprématie de la démocratie et du libéralisme était définitivement assurée. Mais les pays du G7 réunis récemment à Biarritz ( France, Allemagne, Italie, Royaume Uni, , Etats-Unis, Canada, Japon) ne représentent plus que 40% de la richesse mondiale mesurée par leur PIB contre 70% il y a 45 ans. Avec l’arrivée de Trump à la présidence de la démocratie la plus ancienne, on ne peut que s’inquiéter de la fragilité des institutions démocratiques. Et si les Etats-Unis sont incontestablement la première puissance militaire, Trump dans sa volonté de s’en tenir étroitement aux intérêts des Etats-Unis, affiche un certain repli par rapport au reste du monde. Ce qui contraste de manière saisissante avec les ambitions de Xi-Jin Ping de faire à nouveau de la Chine la première puissance mondiale, grâce notamment aux multiples partenariats que permettent les nouvelles routes de la soie[i]. L’importance actuelle et à venir de la Chine, qui n’est pas un modèle de démocratie, nous entraîne bien loin de Fukuyama.

Ceci étant, les résultats du G7 représentent sans doute, grâce à la politique menée par E.Macron, l’optimum de ce que l’on pouvait en espérer. Qu’il s’agisse d’éviter une coupure grandissante entre les Etats-Unis et l’Europe en calmant quelque peu les foucades de Trump, du refus de signer le Mercosur en l’état actuel, de l’intérêt porté à la protection de la forêt amazonienne, avec les modestes perspectives de reforestation, en opposition à la politique catastrophique menée par le président brésilien Bolsonaro. Qu’il s’agisse aussi des avancées concernant la fiscalité des multinationales du numérique sur laquelle nous reviendrons.

Les opposants à E.Macron ont évidemment raison de souligner que la volonté de ne pas signer le traité Mercosur en l’état est bien tardive et qu’il ne fallait pas signer le traité CETA avec le Canada qui présente des dangers évidents.

Plus généralement, l’eccap considère qu’un véritable changement de cap suppose de remettre en question toute une idéologie qui tourne autour de la volonté de faire de la France une start-up nation, ou qui ambitionne de voir le plus de français possible devenir millionnaire ou milliardaire… L’eccap veut apporter sa pierre à la lutte en cours contre un capitalisme néo-libéral qui s’inquiète lui-même de son avenir (tant les dégâts qu’il entraîne sont gravissimes), contre les risques de la numérisation, de l’homme augmenté etc. avec la conscience du tragique de notre situation. Un article récent du Monde du 17 août 2019 était titré « Ecologie, climat : l’effondrement n’est pas inéluctable ». Nous partageons l’analyse des six chercheurs signataires qui considèrent que « la panique de la collapsologie est tout aussi paralysante que la certitude des climatosceptiques » Ces chercheurs plaident pour une mobilisation concertée alliant militance citoyenne, décideurs politiques et entreprises

Nous poursuivons donc notre effort en collaboration (avec tous ceux qui le veulent bien) pour les changements radicaux qui s’imposent en envisageant un autre avenir possible. En sachant que l’avenir se joue aussi bien au niveau des idées que des réalisations innovantes si modestes soient-elles parfois.

 

[i] Peter Frankopan. Les nouvelles routes de la soie. 2018.

Guy Roustang

 

Deux nouveaux articles dans l’Eccap:

Renaud Vignes: le capitalisme à la croisée des chemins

Olivier Rey:: Retrouver le sens des limites

Article de Renaud Vignes paru dans le journal Le Monde daté du 2 juillet 2019

 

Jusqu’à la fin des années 80, c’est la confrontation entre des forces collectives et la puissance du capitalisme d’alors qui construisait le progrès économique et social. Depuis, une nouvelle dialectique s’est installée. Elle est profondément transformatrice et oppose des forces dynamiques aux facteurs de stabilité qui, jusqu’à présent, protégeaient les individus. Cette opposition provoque une désynchronisation majeure de tous les plans de nos vies et, en conséquence bouleverse nos sociétés qui se trouvent confrontées à de nouveaux rythmes qui leur semblent imposés par des puissances qui les dépassent.

Cette déformation sociale du temps se retrouve au cœur d’une nouvelle forme de capitalisme que nous appelons technocapitalisme[1] et qui s’étend sur le monde entier à une vitesse fulgurante. Le temps y devient une ressource précieuse et convoitée qui se retrouve dans un cercle vicieux : de plus en plus capté par les nouveaux géants de l’économie, il nous apparaît toujours plus rare, ce qui nous contraint à aller toujours plus vite pour rattraper le temps perdu ! C’est maintenant à la société toute entière qu’on demande d’accélérer, c’était tout le sens du message d’Emmanuel Macron lorsqu’il nous proposait de devenir une start-up nation !

Ces forces d’accélération sont sur le point de dépasser les limites d’une nature humaine qui, depuis toujours, a besoin de stabilité, d’une certaine routine pour construire son projet de vie. Et là se trouve la principale cause du malaise que nous ressentons. Jusqu’où peut nous entrainer cette globalisation accélérée ? Le monde paraît hésiter entre deux voies.

Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements

La première dresse le constat que l’homme « ancien » est dépassé et, qu’en l’état, il ne pourra suivre le rythme. Le réadapter à un environnement toujours plus complexe, plus lointain, plus rapide apparaît alors comme une nécessité. Une partie de ce chemin a d’ores et déjà été empruntée. Depuis la mise en place de la stratégie de Lisbonne, l’Europe s’est ralliée à la théorie du capital humain qui voit l’éducation comme moyen de transformer l’homme en une simple « ressource » dont la valeur dépendra de sa productivité et de sa mobilité. Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements : à 21 ans, un jeune aura passé plus de temps sur les réseaux sociaux ou les jeux vidéo que d’heures cumulées au collège et au lycée, autant de temps pour rendre ses actions « conformes » grâce aux progrès dans les théories des incitations comportementales (le nudge). Cinquante ans après la révolution hippie, la nouvelle génération des codeurs de la Silicon Valley pratique le micro « dosing » de LSD pour rester dans la course. Ultime étape (peut-être), pour que l’homme ne soit plus le maillon faible du système, il est envisagé que la machine le remplace pour décider et agir pendant que la microélectronique et la biologie « l’augmenteront ».

Mais, ce « meilleur des mondes » n’est pas encore certain. Partout, de manière dispersée, atomisée, un autre chemin se dessine qui consiste à resynchroniser le monde des flux avec celui des permanences. Faire changer d’échelle ces initiatives peut former un projet politique digne de ce nom. Conscient de l’enjeu que représente le temps de chacun, cette voie alternative consisterait à faire qu’il soit réinvesti dans des actions ayant des conséquences directes sur la sécurité matérielle du plus grand nombre et non plus capté par le système technocapitaliste. C’est dans la proximité que ces politiques ont les plus grandes chances de produire des effets majeurs car c’est à ce niveau que peut être mobilisée l’intelligence sociale, seule force capable de confronter le monde des flux. Grâce à la technologie, tous les grands enjeux de la vie quotidienne peuvent trouver leur solution dans la proximité. Accroître la capacité d’autoproduction du territoire devient possible à la condition de mobiliser les ressources locales et de fédérer le maximum de ses habitants autour de ce qu’on pourrait dénommer une nouvelle démocratie industrielle territorialisée. Pour ce faire, les politiques sociales doivent se transformer. Elles doivent viser en particulier à rendre du capital aux habitants pour leur donner les moyens de leur liberté. Il s’agit avant tout d’un solide capital de compétences, de savoir-faire de la vie quotidienne, de compréhension du monde, au-delà des aspects financiers qui ne sont pas les plus complexes à mettre en œuvre. C’est à ce prix que les territoires deviendront les lieux de l’inclusion et d’une expansion socialisée de l’intelligence.

La mise en place de cette nouvelle forme capitaliste ne sera pas chose aisée car elle demande que soit réunies trois conditions : des élus convaincus de cette modernité démocratique ; une société civile remobilisée et repolitisée ; des institutions capables de faire fonctionner cette dialectique nouvelle.

 

Renaud Vignes

[1] Renaud Vignes  L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).

Article de Maurice Merchier,  publié en juillet 2019 dans la revue en ligne L’ECCAP

Le 18 juin, Facebook a annoncé pour le premier semestre 2020 la création du libra, une nouvelle cryptomonnaie[1]. Il faut saisir la portée de cette décision. Elle est présentée comme une innovation utile, allant dans le sens du progrès ; des arguments pratiques sont invoqués en ce sens : sa facilité d’utilisation, son accessibilité à tous (il suffit d’avoir un smartphone), le fait qu’elle pourra servir à toutes sortes de transactions, l’absence de contraintes liées aux frontières… Plus encore, ses créateurs usent d’arguments sur un registre quasi-humanitaire, en affirmant qu’elle offrira des solutions aux citoyens de pays dont la monnaie est instable, à l’instar du Venezuela, pour les protéger de l’inflation galopante. Facebook adopte même la posture du désintéressement, affirmant que son but est « de donner du pouvoir à des milliards de personnes ».

Des arguments rassurants ?

Il s’agit pour les concepteurs de se démarquer de l’image carrément inquiétante des cryptomonnaies, en particulier du Bitcoin. Le libra est conçu pour inspirer la confiance ; il ne risquera aucune dérive inflationniste, sa stabilité étant assurée par le fait qu’il sera adossé à une réserve, composée d’un panier d’actifs financiers, de devises et de bons du Trésor dans lequel dominera probablement le dollar. Sa sécurité sera assurée par un système de blockchain qui sera fermé, réservé aux partenaires du système Facebook, donc plus sûr, contrairement à celui d’autres cryptomonnaies dont la structure est publique. Accessoirement, il est signalé que ce système sera plus léger, donc beaucoup moins énergivore que celui du Bitcoin.

Tous ces dispositifs rassurants, paradoxalement, rendent cette innovation plus inquiétante pour l’avenir ; car c’est de son succès même que pourraient naître bien des dérives. C’est parce qu’il est resté un instrument de spéculation, que le Bitcoin ne parvient pas à s’imposer comme monnaie d’échange. Au contraire, en se répandant à très grande échelle, du fait de sa stabilité, le libra pourrait devenir tout autre chose ; en fait il deviendra ce que ses utilisateurs en feront, et échappera de ce fait à tout contrôle.

Certes, au départ, il ne s’agira pas d’une « vraie » monnaie. Il ne sortira pas du cadre du réseau social Facebook, (on ne paiera pas son boulanger ou son garagiste en libra), et il n’y aura pas d’obligation d’en accepter (caractéristique théorique d’une monnaie dans sa sphère légale). Surtout, il ne se multipliera pas, puisque toute émission aura en contrepartie une augmentation de la réserve, avec maintien de la parité d’un libra pour une unité de cette réserve.

L’évolution probable vers une véritable monnaie parallèle

L’association indépendante Libra, basée en Suisse, regroupant 28 entreprises internationales dont Visa, MasterCard, Paypal, Uber, Iliad… n’aura pas a priori le pouvoir de créer de la monnaie, du fait de cette parité, mais juste celui de transformer une monnaie existante, un peu comme on achetait des perles au club méditerranée, pour les menus achats à l’intérieur du camp. Mais – du fait de l’absence d’inscription territoriale – quelle instance extérieure, quelle juridiction, quel organisme de régulation prudentielle aura le pouvoir de vérifier le respect de toutes ces restrictions et précautions inscrites dans un livre blanc ? Qui pourra empêcher que ces règles soient contournées, ou tout simplement modifiées ? Déjà, certaines opérations de crédit ne sont pas exclues ; il suffira alors – un peu plus tard – que ces crédits anticipent la transformation de vraies monnaies en libra, ou servent de gages à d’autres opérations pour que s’enclenche le mécanisme de multiplication, c’est-à-dire de création monétaire, sur modèle classique des banques commerciales. Bien que cette cryptomonnaie ait une vocation de circulation, et surtout si de grands Etats défaillent, qu’est-ce qui empêchera le libra de servir de monnaie de réserve (attribut classique d’une « vraie » monnaie), et au bout du compte instrument de spéculation, si la pression de sa demande déborde les mécanismes de son offre ?

La probabilité de telles évolutions est d’autant plus forte que tout cela se situe dans le contexte de la disparition du « cash »[2] . Le ministre des Finances, Bruno Le Maire, a certes réagi en affirmant que le libra « ne doit pas devenir une monnaie souveraine, et que la monnaie doit rester l’attribut de la souveraineté des Etats…. ». Il est à craindre que cela ne soit que pure incantation, masquant l’impuissance à entraver ces innovations.

Un instrument de pouvoir au service des GAFA

En attendant, ce qui paraît difficile à contester, c’est que la motivation profonde de la création de cet instrument est d’étendre le pouvoir des GAFA, de Facebook en l’occurrence. Il est annoncé que, pour les entreprises, il pourrait y avoir des « récompenses » à celles qui l’utiliseront, et l’ouverture de services supplémentaires. Il sera donc un moyen de fidélisation (mode mineur de l’inféodation) de ces entreprises. Le renforcement de l’emprise sur les particuliers n’est pas moindre, puisque cela rendra nécessaire l’acquisition d’un smartphone, exacerbant encore les phénomènes d’addiction. Surtout, ce sera un moyen évident d’accroître encore le pillage des données, qui seront nécessairement fournies en abondance en contrepartie de l’acquisition de libras. Or, il est avéré que l’information est le premier vecteur du pouvoir, par de multiples voies. Enfin, les risques de dérives mafieuses, notamment du blanchiment d’argent, augmenteront proportionnellement à l’importance et à la sophistication de l’instrument financier.

L’ambition de devenir un quasi-Etat

On peut ainsi soupçonner Facebook de la velléité de recréer dans l’espace virtuel de l’internet l’équivalent d’une banque centrale, pour deux milliards et demi de personnes[3]. On sait aussi que le chiffre d’affaire cumulé des GAFA atteint le PIB d’un Etat moyen, et que le Danemark a déjà nommé un ambassadeur auprès de ces puissances du numérique. Plus récemment, Facebook a affiché l’intention de créer une sorte de cour suprême interne pour régler les litiges du réseau social. Puissance économique, pouvoir judiciaire, pouvoir diplomatique, pouvoir monétaire… Autant de pouvoirs régaliens dont Mark Zuckerberg prétend doter son entreprise, montrant ainsi le chemin aux autres membres des GAFA, qui, de ce fait, pourraient à l’avenir constituer une sorte de fédération de psseudo-Etats…

Un monde alternatif

Contrairement à une acception encore optimiste, les « vérités alternatives » qu’ont popularisées Trump ne sont pas des mensonges, mais des vérités d’un autre monde… S’y ajoutent des monnaies alternatives, des relations diplomatiques alternatives ; c’est dans cet autre monde que se déploient les réseaux sociaux, que se déchaînent les tweets, que s’affichent les selfies, que se font et se défont des réputations, que s’exercent des chantages qui parfois brisent des vies… Un monde alternatif, donc.

N’a-t-on vraiment aucun autre destin que de s’adapter à ce nouveau monde ?

Maurice Merchier

[1] Une cryptomonnaie est une monnaie utilisable sur un réseau informatique décentralisé de pair à pair.

[2] Il est vraisemblable qu’à terme disparaissent tous les moyens matériels de paiement (billets, pièces, chèques…) au profit de la seule monnaie numérique

[3] soit le nombre de participants à Facebook

La société accumule la production de richesses matérielles tout en se délitant. L’avenir est aux entreprenants, infatigables fabricants de relations. Ce sont les tisserands et les repriseurs du tissu social sans lequel aucune société ne peut se développer harmonieusement dans la durée.

L’École de Paris du management, qui étudie depuis vingt-cinq ans les pratiques du management, a vu monter une catégorie d’acteurs particuliers, qu’elle a appelé les entreprenants. Ils développent une énergie sortant de l’ordinaire pour résoudre des problèmes paraissant insolubles ou créer des activités porteuses de convivialité et de sens, sans avoir le profit comme seul critère de réussite. On en trouve partout : la saison 1 de cette chronique présente dix exemples dans les associations, six dans les territoires, cinq dans les entreprises et 4 dans les administrations publiques.

Dans la vidéo ci-dessus, j’ai invoqué deux caractéristiques pour commenter le titre proposé par Jean-Philippe Denis, « Le jardin des entreprenants, l’impensé de l’économie ». Certains, comme les fondateurs de Siel Bleu, pourraient devenir riches en transformant leur association en entreprise mais ils s’y refusent pour préserver leur liberté d’exploration et de recherche. D’autres, comme Môm’artre, mêlent ressources marchandes et subventions, salariat et bénévolat. J’ajouterai ici un autre impensé de l’économie : la nature des relations que les entreprenants génèrent. Je ferai référence à des exemples développés de cette chronique, avec des liens permettant de remonter à l’article.

Produire des biens et produire des relations

L’économie s’est intéressée à la production et à l’échange de biens, et, plus récemment de services marchands. La nature et la qualité des relations entre les agents ne sont guère centrales pour elle. C’est ainsi par exemple que les synergies anticipées lors de fusions sont régulièrement surestimées du fait de la désagrégation des relations qu’elles entraînent. J’avancerai ici que les entreprenants ont au contraire la préoccupation majeure de fabriquer et entretenir des relations. Ils savent que sans cela ils ne peuvent atteindre durablement leurs objectifs.

Le Réseau d’échanges réciproques de savoirs® a mobilisé des centaines de milliers de personnes dans un impressionnant dispositif générateur de liens sociaux et de fierté sans aucun échange d’argent. Voisins malins salarie des habitants pour aller de porte en porte nouer des liens avec leurs voisins, avec une mission confiée par la mairie, le bailleur, un fournisseur d’énergie, etc. La mission sert de motif pour faire ouvrir les portes et de source de financement de l’association, mais la préoccupation majeure est de développer un tissu de relations qui sorte les habitants des quartiers de leur relégation. Singa, qui veut favoriser l’accueil des réfugiés, organise des activités les aidant à apprendre la langue et les coutumes et à se doter d’un réseau les aidant à s’insérer. Si elle a élaboré un modèle économique original, son obsession est de perfectionner son système de mise en relation.

L’association NQT a mis en place un dispositif de parrainage par des cadres de bac + 4 des quartiers qui ne trouvent pas de travail du fait de la stigmatisation dont ils sont l’objet. Elle leur fait ainsi accéder à un réseau qui les aide à prendre contact avec des employeurs et à apprendre leurs codes, activité qui demande un fort investissement des parrains. Or, bien que les cadres se déclarent souvent débordés, leurs candidatures se multiplient au point que NQT manque de jeunes. Les relations de reporting, de négociation avec clients, fournisseurs, collègues, manquent probablement pour les cadres de l’humanité qu’ils trouvent dans les relations avec les jeunes.

L’entrepreneur peut aussi être un entreprenant s’il attache un soin particulier aux relations. C’est le cas des créateurs de start-up, pour qui la qualité des liens qu’ils nouent dans l’équipe est à la fois source d’efficacité et de plaisir. Quand l’entreprise grossit, le rôle des instruments de gestion, la pression de la finance, la division des rôles, arrivent à distendre les liens. Pourtant on trouve dans le Jardin des entreprenants nombre d’entrepreneurs attentifs à la relation. Jean-Philippe et Catherine Cousin, entrepreneurs performants, passionnés et réactifs, ont une singularité : ils sont obsédés par la qualité de leurs relations avec le personnel, les fournisseurs et les clients. Lors d’un effondrement du marché, ils ont refusé de licencier, comme “ils auraient dû le faire”, et organisé un branle-bas de combat et ils y ont été aidés par les fournisseurs, les clients et même les banquiers. Cet investissement sur les relations est perçu par certains comme contraire à la vertu économique, alors qu’il est un facteur de résilience face à un marché chahuté.

Les relations, enjeu de société

Les relations sont une réponse à nombre d’enjeux de la société.

En occupant les ronds-points, les Gilets jaunes ont trouvé une fierté, des convivialités nouvelles, et un sentiment d’exister mieux. Quand les relations se renforcent, l’économie pèse un peu moins.

Le drame d’un chômeur, outre les aspects matériels, tient à l’accumulation de réponses négatives à ses demandes. Descartes disait : « C’est proprement n’être rien que de n’être utile à personne. » Le chômeur se sent devenir rien quand on lui dit à longueur de mois qu’on n’a pas besoin de lui. Dans un reportage de M6 sur l’opération Territoires zéro chômeurs de longue durée, on voit d’anciens chômeurs se transformer physiquement au fil des mois, même quand leurs ressources n’augmentent pas de manière considérable. Ils existent dans le regard des autres, disent-ils. Ils sont pris dans un système de relations dans lequel ils se sentent entourés et utiles.

La solitude des personnes âgées est un fléau presque ignoré. L’association ensemble2générations a eu une idée lumineuse : loger chez des personnes âgées des étudiants en mal de logement. Avec beaucoup de finesse, elle établit des relations qui reconstituent la magie des relations entre grands-parents et petits-enfants. Pourtant les subventions dont elle a besoin lui sont trop chichement distribuées, la solitude n’étant pas encore considérée comme un enjeu national. Elle trouvera peut-être les moyens de changer d’échelle en proposant aux entreprises, via l’association Accordés, des prestations pour aider leurs salariés perturbés par la situation de leurs parents isolés ou de leurs enfants étudiants..

Les entreprises elles-mêmes ressentent les limites du modèle managérial traditionnel et cherchent à libérer les énergies, à inventer des modes d’organisation alternatifs, à favoriser la prise de risque, à valoriser le bien-être au travail. Jusqu’à présent c’est le modèle de la start-up qui a servi de référence pour mobiliser les salariés, mais il ne convient pas forcément aux entreprises. Elles pourraient alors avoir avantage à tirer parti de ce qu’imaginent déjà les entreprenants, et à encourager des vocations.

L’avenir est aux entreprenants

Keynes, dans «Perspectives économiques pour nos petits-enfants », anticipait que, quand la société n’aurait plus besoin de mobiliser tout le monde pour subvenir à ses besoins économiques fondamentaux, elle risquait de sombrer dans une dépression nerveuse universelle, et qu’il lui faudrait savoir « mettre au premier plan les vrais problèmes de la condition humaine, à savoir ceux de la vie et des relations entre les hommes ».

S’il était encore parmi nous, il dirait que l’avenir est aux entreprenants… ou ne sera pas, aurait pu ajouter Malraux.

Cet article a bénéficié d’une inspiration de Jean-Philippe Denis et d’échanges nourris avec Pierre-Louis Dahan, Christophe Deshayes et Claude Riveline

Le site : http://www.lejardindesentreprenants.org/qui-sommes-nous/