Article de Renaud Vignes paru dans le journal Le Monde daté du 2 juillet 2019

 

Jusqu’à la fin des années 80, c’est la confrontation entre des forces collectives et la puissance du capitalisme d’alors qui construisait le progrès économique et social. Depuis, une nouvelle dialectique s’est installée. Elle est profondément transformatrice et oppose des forces dynamiques aux facteurs de stabilité qui, jusqu’à présent, protégeaient les individus. Cette opposition provoque une désynchronisation majeure de tous les plans de nos vies et, en conséquence bouleverse nos sociétés qui se trouvent confrontées à de nouveaux rythmes qui leur semblent imposés par des puissances qui les dépassent.

Cette déformation sociale du temps se retrouve au cœur d’une nouvelle forme de capitalisme que nous appelons technocapitalisme[1] et qui s’étend sur le monde entier à une vitesse fulgurante. Le temps y devient une ressource précieuse et convoitée qui se retrouve dans un cercle vicieux : de plus en plus capté par les nouveaux géants de l’économie, il nous apparaît toujours plus rare, ce qui nous contraint à aller toujours plus vite pour rattraper le temps perdu ! C’est maintenant à la société toute entière qu’on demande d’accélérer, c’était tout le sens du message d’Emmanuel Macron lorsqu’il nous proposait de devenir une start-up nation !

Ces forces d’accélération sont sur le point de dépasser les limites d’une nature humaine qui, depuis toujours, a besoin de stabilité, d’une certaine routine pour construire son projet de vie. Et là se trouve la principale cause du malaise que nous ressentons. Jusqu’où peut nous entrainer cette globalisation accélérée ? Le monde paraît hésiter entre deux voies.

Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements

La première dresse le constat que l’homme « ancien » est dépassé et, qu’en l’état, il ne pourra suivre le rythme. Le réadapter à un environnement toujours plus complexe, plus lointain, plus rapide apparaît alors comme une nécessité. Une partie de ce chemin a d’ores et déjà été empruntée. Depuis la mise en place de la stratégie de Lisbonne, l’Europe s’est ralliée à la théorie du capital humain qui voit l’éducation comme moyen de transformer l’homme en une simple « ressource » dont la valeur dépendra de sa productivité et de sa mobilité. Les géants du technocapitalisme ont mis au point des armes de persuasion massive qui produisent déjà des effets majeurs sur les comportements : à 21 ans, un jeune aura passé plus de temps sur les réseaux sociaux ou les jeux vidéo que d’heures cumulées au collège et au lycée, autant de temps pour rendre ses actions « conformes » grâce aux progrès dans les théories des incitations comportementales (le nudge). Cinquante ans après la révolution hippie, la nouvelle génération des codeurs de la Silicon Valley pratique le micro « dosing » de LSD pour rester dans la course. Ultime étape (peut-être), pour que l’homme ne soit plus le maillon faible du système, il est envisagé que la machine le remplace pour décider et agir pendant que la microélectronique et la biologie « l’augmenteront ».

Mais, ce « meilleur des mondes » n’est pas encore certain. Partout, de manière dispersée, atomisée, un autre chemin se dessine qui consiste à resynchroniser le monde des flux avec celui des permanences. Faire changer d’échelle ces initiatives peut former un projet politique digne de ce nom. Conscient de l’enjeu que représente le temps de chacun, cette voie alternative consisterait à faire qu’il soit réinvesti dans des actions ayant des conséquences directes sur la sécurité matérielle du plus grand nombre et non plus capté par le système technocapitaliste. C’est dans la proximité que ces politiques ont les plus grandes chances de produire des effets majeurs car c’est à ce niveau que peut être mobilisée l’intelligence sociale, seule force capable de confronter le monde des flux. Grâce à la technologie, tous les grands enjeux de la vie quotidienne peuvent trouver leur solution dans la proximité. Accroître la capacité d’autoproduction du territoire devient possible à la condition de mobiliser les ressources locales et de fédérer le maximum de ses habitants autour de ce qu’on pourrait dénommer une nouvelle démocratie industrielle territorialisée. Pour ce faire, les politiques sociales doivent se transformer. Elles doivent viser en particulier à rendre du capital aux habitants pour leur donner les moyens de leur liberté. Il s’agit avant tout d’un solide capital de compétences, de savoir-faire de la vie quotidienne, de compréhension du monde, au-delà des aspects financiers qui ne sont pas les plus complexes à mettre en œuvre. C’est à ce prix que les territoires deviendront les lieux de l’inclusion et d’une expansion socialisée de l’intelligence.

La mise en place de cette nouvelle forme capitaliste ne sera pas chose aisée car elle demande que soit réunies trois conditions : des élus convaincus de cette modernité démocratique ; une société civile remobilisée et repolitisée ; des institutions capables de faire fonctionner cette dialectique nouvelle.

 

Renaud Vignes

[1] Renaud Vignes  L’impasse. Étude sur les contradictions fondamentales du capitalisme moderne et les voies pour les dépasser (CitizenLab, 2019).

2 commentaires

Thierry

Félicitations pour ton article publié dans Le monde.
Tes idées et propositions ont de plus en plus d’échos dans cette société qui veut accelerer pour aller où au final, dans le mur ?
Relire l’éloge de la lenteur.

    Renaud Vignes

    Merci Thierry, je crois en effet que cette problématique temporelle commence enfin à être prise en compte. Il était temps.

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