Par Frédéric Weber.

Notre territoire suscite un regain d’intérêt depuis quelques années. Il fait l’objet de discours plus ou moins éclairés, plus ou moins construits. C’est aussi l’actualité qui nous pousse à nous intéresser de près à notre futur environnement avec des évolutions actées par nos élus en matière d’urbanisation massive sans aucune information ni concertation. Les échéances électorales récentes mettent en lumière le fossé béant qui continue de se creuser entre ce qu’ont prévu nos dirigeants et le ressenti de la société civile.

Nous sentons tous que la question du pouvoir des territoires mérite d’être posée. Nous sentons tous que nous devons re-politiser les citoyens en installant plus de démocratie locale, plus de concertation citoyenne, plus de possibilités pour chacun de contribuer à l’évolution de son territoire.

Mais alors, comment cimenter ce qui s’est peu à peu délité et redonner du sens à nos existences, qu’est ce qui fait qu’une société d’individus tient ensemble ?

Ce que nous souhaitons c’est susciter l’imagination, si désespérément absente de la politique contemporaine. Élection de Trump, Brexit, enlisement de la présidentielle… Un exercice collectif de politique-fiction nous semble plus que jamais nécessaire. Dans l’Ouest varois, notre situation géographique entre deux grandes villes concentre déjà puissance démographique, culturelle et économique.

Que se passerait-il si, dans un système-monde en plein délitement, les bassins de vie conquerraient un pouvoir politique équivalent ? Et si les Territoires-États faisaient leur grand retour ? S’agirait-il d’un progrès, ou au contraire d’un grand bond en arrière ? Quel monde pourrions-nous reconstruire sur la base d’une grande société au sein de laquelle la participation de tous à l’action publique serait devenue naturelle ?

D’un point de vue environnemental, les zones rurales sont, selon nous, le problème et la solution. C’est-à-dire ?

Ces zones sont une part substantielle du problème, oui, et probablement un échelon auquel bon nombre des enjeux environnementaux peuvent être pris à bras le corps. Il y a 300 ans, nous étions à peu près tous des paysans. Nous consommions ce que nous récoltions localement, et l’industrie était embryonnaire. En très peu de temps, l’humanité est devenue citadine (54 % de la population mondiale vit désormais en ville, 75 % en 2050).

Nous nous sommes massés dans les aires urbaines : un bouleversement d’une telle ampleur, à une telle vitesse, ne pouvait donner naissance qu’à un système déséquilibré. C’est un fait : nos villes sont encombrées, embouteillées, elles consomment des quantités prodigieuses de ressources et d’énergie qui doivent être acheminées de loin… Pas étonnant que certaines études estiment que 70 % des gaz à effet de serre émanent des zones urbaines.
Il est prévu, rien que sur la zone de l’ouest varois, une densification de sa population de plus de 15 000 personnes pour évoluer vers une mégapole.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il existe une énorme marge de progression ! Or, des débuts de solutions existent.

Quelles sont ces solutions ?

Agriculture biologique et/ou circuits courts alimentaires couplés à des chaînes logistiques distribuées, mobilité propre et partagée, ré-appropriation par les territoires d’une énergie propre, démarches zéro déchet, économie circulaire, etc. Ne manque qu’une vision – et une volonté – politique cohérente. Qu’un seul territoire s’en empare et parvienne à équilibrer l’équation, et d’autres suivront. La face du monde pourrait s’en trouver changée plus vite qu’on ne le croit. Ou alors, nous pouvons continuer à attendre le salut d’un énième accord international sur le climat…

Comment faire pour que les territoires ne s’enferment pas dans une bulle ?

Notre appel ne constitue pas une invitation au repli autarcique, bien au contraire. Les entités du passé étaient autonomes, mais pas isolées. Elles entretenaient des relations complexes avec les territoires environnants, et formaient même parfois des ligues – marchandes, à l’instar de la Ligue hanséatique, ou militaires, comme les Ligues lombardes – entre elles.

Nous pensons que certains de nos territoires sont aujourd’hui en mesure d’assumer un rôle politique plus important dans un contexte d’États-nations finissant. Inutile de se faire trop d’illusion : les politiques traditionnelles avec celle qui se met en place actuellement, ne peuvent que précipiter le déclin qu’elles prétendent combattre. D’une certaine façon, le retour des territoires-États est déjà une réalité.

Des exemples ?

Regardez ce qui se passe aux États-Unis avec le début de fronde des villes sanctuaires contre la politique migratoire de l’administration Trump. Si nous ne faisons rien, oui, les grandes villes deviendront des forteresses au sein desquelles les élites mondiales se mureront pendant que le chaos continue de s’installer dans les périphéries.

Nous sommes persuadés que pour éviter la constitution de bulles, il faudra paradoxalement passer par le renforcement du pouvoir politique des territoires. Et par territoire, nous n’entendons pas un territoire exclusif borné par un périphérique ou par des vignes, mais plutôt un espace dynamique articulé avec son environnement. Il ne s’agit pas d’opposer ville et campagne mais plutôt de réunir les progressistes ruraux et urbains à une échelle où l’action est encore possible.

CitizenLab semble prendre une orientation plus sociale. Cette sensibilité a-t-elle toujours été au cœur de votre démarche?

Cette sensibilité a toujours été présente chez CitizenLab. Quand j’ai rejoint ce groupe, il y a maintenant 10 mois, nous nous intéressions à l’économie locale naissante parce que nous pensions – sans doute avec une certaine naïveté – qu’elle était annonciatrice d’un modèle de société nouveau. Quand il est devenu clair que les choses étaient en fait un peu plus compliquées, nous en avons pris acte.

Relisez nos écrits que nous avons publiés au fil du temps sur notre site : nous n’avons jamais été des adulateurs ni de la mondialisation financiarisée, ni de la disruption à tout prix, nous avons toujours cherché à construire un discours critique conciliant innovation et progrès social, et ce, quels que soient les effets de mode du moment (économie du partage, blockchain, ubérisation, coopérativisme de plateforme).

Comment définiriez-vous CitizenLab, alors ?

Pour moi, ce n’est pas un énième think tank focalisé sur telle ou telle thématique : c’est avant tout un groupe de gens qui partagent des questionnements – voire même des doutes – et une sensibilité commune. Par exemple, l’économie numérique peut-elle être orientée pour accoucher d’une organisation du travail différente, et au-delà, chambouler véritablement les structures sociales sclérosées dont nous avons héritées ? Cette promesse peut-elle être même tenue ? Le néolibéralisme qui est en train de submerger notre monde n’est-il pas en train de fissurer tout ce qui est encore gratuit dans nos sociétés ? Voilà le genre de questionnement qui nous a toujours aiguillés.

De ce point de vue, en questionnant la vision techno-centrée et « solutionniste » portée par l’idéologie de la smart city, en remettant sur la table les sujets de la démocratie, de la privatisation de l’espace public et du vivre-ensemble, j’ai l’impression que nous restons fidèles à nous-mêmes.

Comment les villes et les zones rurales abandonnées, qui ne sont pas fédérées politiquement, peuvent-elles peser politiquement face à des forces économiques qui les dépassent ?

J’ai bien évidemment une idée sur le sujet en sachant qu’il ne faut pas retomber dans une autre forme de « solutionnisme ».

Il ne suffit pas de lancer une monnaie locale, par exemple, pour que des circuits économiques locaux se recréent comme par magie. C’est une partie de la solution, mais il y en a bien d’autres (je ne vais pas me lancer dans un inventaire à la Prévert, mais en vrac : démocratie locale profitant des progrès des civic tech, mobilité partagée, circuits courts, agriculture moderne et raisonnée, ateliers de fabrication numérique, etc.). Encore une fois, il ne s’agit pas de refermer les bassins de vie sur eux-mêmes, mais de leur redonner prise sur leur destin.

Que dire de leur capacité à peser face aux grandes multinationales ?

C’est une autre paire de manches. Là aussi, la question est complexe, et mériterait un traitement à part. Je me bornerai à quelques remarques : une frontière est une construction sociale et culturelle, il y a, dans nos territoires, quelque chose de plus concret. Pour les acteurs géants du numérique par exemple, les frontières nationales sont en effet facilement contournables. Il est facile, pour une entreprise transnationale, de s’adonner joyeusement au jeu de l’optimisation fiscale.

Il est plus compliqué, en revanche, d’échapper aux régulations et aux taxes locales : il faut bien que vos bureaux, vos clients, vos contributeurs ou vos data centers soient quelque part. Et quand la volonté politique est là… La plupart des grandes plateformes ont déjà pu s’en rendre compte. Je pense notamment au bras de fer engagé entre la mairie de Barcelone et Airbnb. De même que le numérique n’est pas immatériel, multinational ne signifie pas déterritorialisé. Il est très possible que, selon un paradoxe qui n’est qu’apparent, il soit plus facile d’encadrer des acteurs mondiaux en se fondant sur l’échelon local plutôt que national.

La gouvernance des territoires peut-elle être meilleure que celle des États ?

Il n’existe bien évidemment aucune garantie sur ce point. Cependant, à titre personnel, je pense que le système de démocratie représentative qui s’est construit à l’époque moderne est entré dans une phase de crise terminale. Franchement, vous ne trouvez pas le spectacle de ces élections présidentielles absolument lamentable ?

S’il est impossible d’organiser un semblant de démocratie dans un pays de 65 millions d’habitant, la chose est possible à l’échelle d’un territoire. S’il n’est plus à prouver que le pouvoir corrompt, essayons donc de l’éclater et de le distribuer à l’échelle du local. Notre appel est double : que ceux qui se battent pour le progrès prennent le pouvoir dans leurs villes et villages, que les villes et villages prennent le pouvoir dans le monde. L’un ne peut aller sans l’autre.

 

Frédéric WEBER, membre de CitizenLab
Candidat à l’élection législatives 2017 dans la 6ème circonscription du Var
mai 2017

3 commentaires

Thierry

C’est rare de vanter les richesses des territoires dans le débat public alors bravo à Frédéric Weber de porter ce message lors de la prochaine législative dans le Var

bernard vatrican

L’optimiste clairvoyance de cet entretien est extrêmement réjouissante. Les questions essentielles sont posées, les doutes eux-mêmes sont constructifs.
Juste deux remarques :
1. « Qu’un seul territoire s’en empare et parvienne à équilibrer l’équation, et d’autres suivront » il me semble que Kingersheim est déjà une expérience très encourageante, et il serait aussi possible de s’inspirer de Saillans, Barcelone, voire du Chiapas ou du Rojava… non comme des modèles à copier mais comme des embryons d’avenir qui, chacun, peut nous aider à construire un « modèle » ouvert, qui donne du sens…
2. je pense que dans l’expression « territoires-États » il faudra, à terme, à partir d’une démarche concrète, inventer un terme alternatif à Etat (« Nation » et « Etat (moderne) » sont, pour moi, inséparables, ainsi que « capitalisme » : les 3 naissent en même temps et demandent à être dépassés en même temps).

Renaud

Une approche éclairante et très concrète puisque l’auteur est lui-même candidat. C’est très rare (à ma connaissance) de lire ce type de réflexions sous la plume d’un candidat à une élection. Finalement, la démocratie est peut-être encore vivante.
J’en profite pour dire que je suis tout à fait d’accord avec les recommandations de Bernard Vatrican. En particulier concernant Barcelon (les autres exemples étant trop petit à mon avis).

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