Mois : janvier 2017

L’EUROPE : LA FIN D’UNE PROMESSE OU LE DÉBUT DU RENOUVEAU ?

 

Pour avoir pensé l’Union Européenne comme une réaction à un moment de notre histoire, et non comme une essence ou un principe transcendant, on ne peut éviter l’interrogation sur sa pérennité, dès lors qu’elle est indissociable d’un moment du 20ième siècle et d’une configuration géopolitique révolus.

Notre continent, au 20ième siècle, s’est construit sur trois promesses. Tout d’abord celle de l’homme nouveau qui fondait l’horizon du communisme avec des dizaines de millions de morts à la clef. Ensuite celle de l’homme supérieur, prônée par les nazis, qui conduisit au naufrage de notre continent. La troisième enfin, se fit en réaction aux deux premières : ce fut celle de l’homme européen, rationnel, émancipé du sentiment national et vivant sur un continent pacifié, « fonctionnel » et capable de faire face à l’impérialisme américain.

En conséquence, dès sa création, l’Union a abrité une tension politique avec les États membres et une tension culturelle avec les Nations. Les fondements symboliques des nations, les cultures nationales étant considérés comme la cause des drames cités plus haut, il fallait les tenir aussi éloignés que possible des éléments constitutifs de ce projet. Aux passions nationales, on préféra la rationalité ; aux récits nationaux, on opposa la modernité. Dans le choix fondateur figurait la vision selon laquelle l’avenir de notre continent passerait immanquablement par l’affaiblissement de la nation au profit de l’Union, avec les composantes culturelles, portées par la première, progressivement remplacées par les valeurs (universalisme, paix, prospérité…) prônées par la seconde.

Ces oppositions n’empêcheront pas la réalisation de la première étape d’un magnifique projet d’union, car les facteurs historiques qui en étaient à l’origine étaient encore très présents dans la mémoire des dirigeants mais aussi et surtout dans celle des populations. Or, la donne changea lorsqu’un séisme politique survint le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin et l’ouverture, pour la première fois depuis 28 ans, de la frontière entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. L’Allemagne fut réunifiée en octobre 1990 enclenchant le crépuscule du communisme en Europe.

Ainsi se ferme le moment historique qui a conduit à la promesse de l’humanisme européen.

A cette même époque, les objectifs initiaux sont en grande partie atteints et, sans que l’on s’en rende compte, l’Europe devient progressivement un processus à rendement décroissant. La paix, la coopération, la modernité, la prospérité, les droits de l’homme, la démocratie…, sont des réalités mais de nouveaux progrès en la matière allaient devenir de plus en plus difficiles à réaliser.

S’ouvre une nouvelle période durant laquelle l’Union devient ce qu’elle projetait initialement d’être et n’a plus de contre modèle. Or, construite non pas sur des fondements symboliques et identitaires constitutifs des nations mais sur des fondements rationnels et utilitaires, elle forme une « société » exagérément hétérogène qui ne possède ni culture commune, ni identité ancrées dans l’histoire.

La priorité est alors donnée à la libéralisation des échanges, à la monnaie unique et à un élargissement qui semble sans fin. L’Union devient le porte-parole d’une globalisation heureuse dans une Europe des marchands qui se construirait imperturbablement, sans jamais tenir compte de l’avis des peuples, jusqu’au moment où le monde serait un immense marché apportant la prospérité et la liberté pour tous !

Face au mur des réalités, c’est de nouveau l’échec. Prônant le libéralisme comme une religion, s’éloignant de plus en plus de la volonté des peuples, niant tout fondement culturel (l’abandon de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans le projet de Constitution en 2004 fut sans doute l’illustration majeure de cet abandon), les sentiments de fierté, de confiance et d’enthousiasme dont l’avenir de l’UE a aujourd’hui désespérément besoin sont totalement étouffés. L’UE est condamnée à entrer en crise ou à se déliter.

C’est à ce moment de l’histoire que nous sommes, et force est de constater que la copie est à reprendre complètement.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons porter un regard lucide sur les nouvelles menaces qui nous entourent. Paradoxalement, ces nouvelles menaces procèdent du même objectif que celles qui ont poussé les pères fondateurs à imaginer l’Europe : la servitudes des peuples. De nouveau dans ce 21ème siècle, la question qui se pose est celle de nos libertés. Si, en la matière, la menace d’un Islam agressif est bien connue, nous devons avoir conscience qu’une menace bien plus sournoise pèse sur nos vies mêmes. Comme le souligne Eric Sadin[1], cette menace c’est celle d’un modèle civilisationnel fondé sur l’organisation « algorithmique » de la société. Ce nouvel impérialisme qui nous vient de la Silicon Valley vise à détruire « les principes fondateurs de l’humanisme européen, affirmant l’autonomie du jugement et le libre choix, et induisant leur corollaire, soit le principe de la responsabilité et le droit des sociétés de décider en commun de leur destin[2]« . Là où les totalitarismes du 20ième siècle ont échoué, cette nouvelle menace peut réussir car, rejoignant la vision d’Aldous Huxley[3], elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux (toujours plus nombreux) qui entendent s’y soumettre. Si cette menace se réalisait, nous serions alors bien loin du fabuleux récit de la création du monde que Pic de la Mirandole nous propose et qui va ensuite parcourir toute la philosophie moderne : « si l’homme n’est rien au départ, si aucun modèle, aucun archétype ne le prédétermine ni ne préfigure en quoi que ce soit son destin », si c’est parce que, comme le dira Sartre, « son existence précède son essence », alors il est le seul en ce monde qui soit libre d’inventer son futur[4].

Si nous voulons réinventer l’Europe, il faut affronter en face l’échec de ce que l’on nomme aujourd’hui libéralisme et reconnaître que le concept a été dévoyé. La rhétorique du libre marché a débouché sur l’abolition de la concurrence avec la création de nombreux cartels monopolistiques empêchant l’émergence de nouveaux acteurs innovants. Pratiqué au nom de la liberté des hommes, le libéralisme a exclu les plus faibles et les moins aisés de la propriété et a créé une armée de travailleurs salariés sous-payés qui ne possèdent rien en propre et n’ont rien à envier aux bataillons de prolétaires créés sous les régimes communistes.

Si nous voulons réinventer l’Europe, nous devons radicalement tourner le dos aux principes de construction qui ont opéré jusqu’à présent, ne plus être dans l’opposition avec les nations, mais être dans la complémentarité. Ce n’est plus d’un pilotage par le haut, mais d’une confiance dans la capacité des citoyens à maitriser leur destin que procèdera cette nouvelle Union. Il faut entendre la proposition de Régis Debray[5] : »Il faudra faire avec le multiple. On ne peut pas imposer l’un contre le multiple, on ne peut pas imposer l’Europe contre les européens dans leur diversité et postuler que le Finlandais et le Sicilien c’est la même chose. Je crois qu’il faut réconcilier identité et liberté. Mais la liberté sans l’identité ça n’a pas marché et l’identité sans la liberté c’est épouvantable ».

En conclusion, la synthèse de cette nouvelle vision de l’Europe nous est proposée par Roxane Revon[6] : « Notre mode de vie, notre vie même, dépendent de la façon dont les combats de ces prochaines années seront menés (…). Proposer une voie qui rééquilibrera les rapports de force actuels c’est se poser la question de futures lois que nous voulons nous donner à nous-même (auto-nomos). Cette loi morale individuelle que Kant a développée, nous pourrions la considérer à l’échelle d’un pays ou d’une union. Elle est avant tout une discipline. Celle de ne pas se résigner à vivre selon la volonté d’un autre (individu, État ou continent). Celle de rester fidèle à soi-même et à ses lois fondamentales (les droits de l’homme). » Dans cette affirmation, Roxane Revon nous propose d’emprunter un chemin nouveau pour mettre en œuvre les transformations souhaitées par les peuples pour assurer leur sécurité économique et sociale , c’est-à-dire la capacité à subvenir à leurs besoins sans dépendre de forces économiques incontrôlables et ce pourquoi les gens s’inquiètent le plus : s’occuper de leurs parents quand ils vieillissent, et du futur de leurs enfants. Et dans ces transformations, une Europe refondée devra prendre toute sa place.

Renaud Vignes

CitizenLab

 

[1] La silicolonisation du monde, Éric Sadin, édition l’échappée, 2016

[2] Éric Sadin, op cit p 30

[3] Le meilleur des mondes, Aldous Huxley, édition Poche, 2002

[4] Ce passage est tirée de la lecture du texte de Luc Ferry : la liberté est le propre de l’homme, Le Point Références, septembre-octobre 2010, p 7

[5] VIIè assises nationale de la recherche stratégique, 15 décembre 2016

[6] https://medium.com/@roxane.revon