Mois : août 2016

Le 17 février dernier, le Guardian publiait une lettre d’un jeune patron de start-up installé à San Francisco. Dans cette lettre, il se plaignait au Maire « d’avoir à voir la douleur et le désespoir des SDF tous les jours sur le chemin du travail[1]». Très éloigné des promesses Prométhéennes d’un monde nouveau dans lequel la technologie aurait résolu nos moindres soucis[2], en ce début de siècle nos sociétés mettent en place des murs infranchissables entre quelques heureux élus et une autre partie de la population inquiète par son possible déclassement voire son exclusion d’un modèle qui ne veut plus d’elle, qui n’a plus besoin d’elle.

CONSTATONS L’ÉCHEC DES PHILOSOPHIES ÉTATISTE ET NÉOLIBÉRALE

L’exclusion sous toutes ses formes dans nos pays « riches » est devenue un phénomène tellement profond qu’un économiste renommé n’hésite pas à intituler son dernier livre « l’homme inutile[3] »

Concernant la France, la seule vraie question qui mérite d’être posée est : comment a t-on pu en arriver là ? Comment notre Pays, doté de si grandes ressources et d’un patrimoine si magnifique a t-il pu laisser des pans entiers d’une population se penser inutile jusqu’à renoncer à faire les efforts nécessaires pour retrouver une place et une valeur  aux yeux des autres et de soi-même ? Comment notre société a t-elle pu se fracturer de manière aussi profonde et douloureuse ? Plus généralement, comment avons-nous pu perdre confiance dans nos capacités, dans nos élites, dans notre projet collectif ? Comment notre Etat providence a t-il pu muter en une machine à exclure un nombre toujours plus important de personnes ?

Yann Algan et Pierre Cahuc dans leur célèbre essai sur la société de la défiance nous proposent des éléments d’explication très convaincants[4]. Après la seconde guerre mondiale, la France s’est reconstruite à partir d’un modèle corporatiste et étatiste. En instaurant des inégalités statutaires, l’Etat français a œuvré à l’effritement de la solidarité et de la confiance mutuelle. L’Etat a du même coup asphyxié la société civile et nourri la défiance envers la sphère publique et les élites. Ainsi, notre Pays s’est progressivement transformé en une gigantesque mosaïque de castes à l’intérieur desquelles chacun défend ses « acquis sociaux », la plupart du temps au détriment de l’intérêt général. L’Etat, en devenant tentaculaire a peu à peu mis en tutelle la société française tout entière.

Comme le suggère Philippe Blond, le véritable héritage de notre histoire politique depuis l’après-guerre est un Etat autoritaire centralisé et une société fragmentée[5]. Cet héritage nous laisse une société qui se caractérise par des écarts excessifs de droits, une mobilité sociale très faible, une inégalité des chances démesurée.

Faut-il alors remplacer l’Etat par le marché comme le prétendent certains de nos intellectuels ? Si l’on se tourne vers des pays qui ont mis en œuvre des politiques libérales, force est de constater que le marché n’a pas non plus créé la prospérité de masse qui avait été promise. Plus le marché s’est déréglementé, moins le libéralisme économique s’est répandu. Plus le marché s’est libéré, plus il a été en réalité monopolisé par des cartels. Ce néolibéralisme a créé un modèle économique qui ne récompense que ceux qui sont déjà en haut de la pyramide et semble avoir totalement asséché le moindre sentiment collectif chez certains si l’on s’en réfère à la lettre écrite par ce jeune entrepreneur.

Nous appartenons à un vieux pays, une vieille culture, une vieille civilisation qui se représente généralement comme un bien commun à transmettre. Or, depuis plusieurs décennies, cette identité se délite et, lorsque nous sommes attaqués, nombreux sont les Français à se croire responsables du mauvais sort qu’ils subissent, comme s’ils avaient intériorisé pleinement le discours pénitentiel occidental, qui pousse notre nation à s’autoflageller en toutes circonstances.

Notre vision pour la France repose sur le refus de voir notre culture nationale transformée en identité parmi d’autres dans une citoyenneté plurielle. Nous ne voulons pas que la civilisation française devienne optionnelle sur son territoire, certains pouvant s’en réclamer, d’autres pas, mais tous cohabitant dans une fausse harmonie que certains nommeront vivre-ensemble. Dans son dernier ouvrage[1], Abdennour Bidar nous indique le sens du combat que nous devons mener pour nous permettre de nous retrouver tous unis : « il faut lutter pour relier tout ce qui a été délié, reconcilier tout ce qui a divorcé, rassembler ce qu’on a abandonné trop longtemps au culte inconsidéré de la différence culturelle ».